Actualité théâtrale

Jusqu’au 3 juillet à la Comédie Française

« Électre/Oreste »

Ainsi qu’il l’avait déjà fait avec Shakespeare, Ivo van Hove a réuni deux pièces d’Euripide. À son retour de Troie Agamemnon a été assassiné par sa femme Clytemnestre, qui ne lui a pas pardonné d’avoir sacrifié leur fille Iphigénie pour obtenir des vents favorables au départ de son armée vers Troie. Elle a installé sur le trône son amant Égisthe et éloigné ses enfants. Électre vit à la campagne avec un paysan que sa mère lui a fait épouser. Après un long exil, son frère Oreste rentre à Argos accompagné de son ami Pylade et retrouve sa sœur. Tous deux sont animés par un profond sentiment d’injustice face à leur sort et par le désir de venger leur père. Oreste veut tuer l’usurpateur Égisthe pour venger son père et retrouver son trône. Électre veut aller plus loin et le pousse à tuer leur mère, crime qui effraie Oreste. Les habitants d’Argos les condamnent à mort pour matricide. Le retour de Ménélas et de son épouse Hélène leur apporte une lueur d’espoir qui s’éteindra vite.

Théâtre : Electre/Oreste

La mise en scène d’Ivo van Hove exalte la tragédie en nous plongeant dans le sang et la boue. Une terre grasse emplit la scène, engluant Électre, Oreste et leur ami Pylade dans le destin tragique auquel les condamne la malédiction des Atrides. Le sang d’Égisthe, puis celui de Clytemnestre ruisselle sur le visage d’Oreste et sur sa sœur qui émascule Égisthe. Au centre de la scène une sorte de trou noir symbolise l’entrée du Palais d’Argos. On ne voit que deux couleurs sur cette scène, le noir et le brun d’où émerge le reflet doré des hautes timbales de cuivre placées en fond de scène et dont le son inquiétant ou sauvage accompagne la tragédie. Cette symphonie de noir et de brun, à laquelle s’accorde Électre vêtue d’un tee-shirt et d’un short kaki, s’éclaire un peu avec le bleu sombre des costumes d’Oreste et Pylade. Seul le bleu éclatant des robes de Clytemnestre et Hélène, colliers d’or au cou, éclate dans cet univers sombre où le sang se mêle vite à la boue.

Le chœur participe à la fureur de la pièce. Véritables Érinyes suivant Électre dans sa vengeance, elles s’élancent dans des danses sauvages ou entourent le frère, la sœur et leur ami Pylade dans une immobilité effrayante. Suliane Brahim, silhouette de jeune garçon mince et nerveuse, est une Électre magnifique alternant plaintes et fureur, pitié sur son sort et celui de son frère et désir insatiable de vengeance. De plus en plus radicale elle devient elle-même une Érinye. Christophe Montenez est un Oreste beaucoup moins convaincant, qui semble toujours victime des décisions qu’il a pourtant prises avec sa sœur. Loïc Corbery incarne un Pylade complexe, qui, bien que prince héritier cherche son identité et trouve un sens à sa vie en participant au projet d’Oreste. Il dit « un ami est bien plus précieux que beaucoup de parents ». En faisant incarner Clytemnestre et Hélène par la même actrice, Elsa Lepoivre, Ivo van Hove souligne que la mort à laquelle les condamne avec furie Électre frappe des reines, toutes deux adultères et coquettes. Didier Sandre est un Tyndare déterminé qui veut la paix de la cité et ne saurait accepter qu’un matricide y soit gracié. Denis Podalydès enfin incarne un Ménélas lâche qui voudrait bien se laver les mains de cette sombre histoire. Ivo Van Hove n’exclut pas une trace d’humour au milieu de toute cette sauvagerie en faisant de l’irruption d’Apollon à la fin, dans un nuage de brume, l’arrivée du Deus ex machina qui va résoudre les problèmes. Mais en est-on si sûr ? En haut du palais d’Argos les silhouettes d’Oreste, d’Électre et de Pylade continuent à brandir leurs couteaux menaçants !

Une belle mise en scène pleine de bruit et de fureur !

Micheline Rousselet

En alternance, matinées à 14h, soir à 20h30

La Comédie Française, Salle Richelieu

Place Colette, 75001 Paris

Réservations : 01 44 58 15 15 ou www.comedie-francaise.fr

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