Actualité théâtrale

Jusqu’au 3 novembre au Théâtre du Soleil

Électre des bas-fonds

Simon Abkarian s’installe chez Ariane Mnouchkine pour un spectacle digne des créations de cette artiste. C’est dans sa troupe qu’il a fait ses débuts d’acteur, de L’histoire terrible et inachevée de Norodom Sihanouk au cycle des Atrides, avant de voler de ses propres ailes au cinéma, à la télévision et comme auteur, metteur en scène et acteur de théâtre. Là où son précédent spectacle, le diptyque Au-delà des ténèbres, nous accompagnait dans une époque proche de la nôtre, Électre des bas-fonds nous ramène vers la tragédie antique. Simon Abkarian n’a voulu reprendre ni Eschyle, ni Euripide, ni Sophocle. Il garde la trame de la tragédie mais en écrit sa version, qui s’inscrit dans La Fête des Morts, une fête de théâtre où les hommes peuvent jouer les femmes et les femmes les hommes, où les caractères s’inversent et où le laid se rit du beau. Le lyrisme de la tragédie se pare dans la langue d’Abkarian d’une richesse d’images et d’une musicalité magiques. Et comme souvent chez lui, la place des femmes est magnifiée. Le monologue de Clytemnestre à la fin faisant le procès d’Agamemnon, cet homme qui n’a pas hésité à sacrifier sa fille pour obtenir des Dieux le vent favorable qui le mènerait vers la bataille, est une merveille de plaidoyer pour les femmes et contre ces hommes prêts à tout sacrifier pour le pouvoir.

Quand la tragédie démarre Oreste, déguisé en femme pour échapper aux tueurs envoyés à ses basques par son beau-père Égisthe, se prépare à contre-coeur à revenir à Argos pour venger son père Agamemnon, assassiné à son retour de Troie par son épouse Clytemnestre. Celle-ci a épousé Égisthe, qui règne désormais sur Argos. Tous deux ont marié Électre, la sœur d’Oreste, à un rustre et l’ont condamnée à être serveuse dans un bordel. Électre, à la différence de son frère qui préférerait être un messager de joie et de paix n’est que haine et colère et attend le retour d’Oreste pour venger son père, tuer Égisthe et Clytemnestre.

Depuis les Atrides, la tragédie grecque imprègne le théâtre de Simon Abkarian, tout comme l’amour du travestissement, de la musique et de la danse. Un soin particulier a été apporté aux costumes étranges et étonnants (création de Catherine Schaub Abkarian) et aux maquillages. Comme dans toute tragédie grecque il y a un chœur. Ici il y en a même trois, qui se succèdent : le chœur des danseuses sacrées vêtues de blanc qui protègent Oreste et l’initient à la danse, le chœur des hommes vêtus de noir qui sont la maisonnée royale et enfin le chœur des Troyennes condamnées à la prostitution avec leurs peignoirs colorés et leurs mules à talon. Ces chœurs ne se limitent pas à la parole, ils dansent et chantent aussi. Les chorégraphies de Catherine Schaub, qui a travaillé entre autres avec Akram Khan, sont inspirées du kathakali indien, mais portent parfois une trace des danses grecques. La parole laisse aussi la place aux émotions portées par la musique, qui accompagne la violence de la colère d’Électre comme la plainte des Troyennes. Le trio de rock’n’roll et blues, Les Howlin’ Jaws placé sur le côté de la scène, alterne les instruments classiques du rock, guitare électrique, basse, contrebasse, batterie, claviers et les instruments typiques du Moyen-Orient et d’Inde, oud, saz, djura grec, percussions indiennes.

C’est un magnifique travail de compagnie que nous offre Simon Abkarian, comme on n’en voit plus guère. Ils sont vingt-trois sur scène. La troupe est homogène, même si on peut particulièrement souligner l’interprétation impressionnante de colère et de détermination de Aurore Frémont en Électre, celle pleine de dignité et de grandeur de Catherine Schaub en Clytemnestre et celle de Olivier Mansard en Égisthe.

Des histoires de haines ancestrales et de vengeance, des réflexions sur la place des femmes dans des sociétés où le corps des femmes est un autre champ de bataille pour les hommes, des portraits de femmes fortes et d’hommes qui hésitent, tout cela magnifié par la musique et la danse, c’est une fête de théâtre qu’il faut courir voir au Théâtre du Soleil.
Micheline Rousselet

Du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et le dimanche à 13h30

Théâtre du Soleil
Cartoucherie de Vincennes
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 74 24 08

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