Actualité théâtrale

Théâtre de l’Aquarium La Cartoucherie,jusqu’au 29 mars 2015

"En attendant Godot" de Samuel Beckett Direction Jean Lambert-Wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet.

Qui est ce Godot qu’attendent sous un arbre, dans un lieu sans identité, Estragon et Vladimir, deux qui traînent leurs guêtres ensemble depuis des années ?

Leurs chaussures sont usées. Leur mise les apparente à deux clochards phraseurs qui, dans l’attente de voir enfin paraître Godot, échangent des généralités sur la vie, se querellent, se menacent de se séparer avant de se retrouver, inévitablement. Deux êtres qui pour rendre supportable l’insupportable s’inventent une philosophie, des jeux d’attirance ou de rejet….

La situation dans laquelle se trouvent les deux personnages, leurs échanges verbaux minimalistes sont universels. Comme l’attente jour après jour, de ce qui n’arrive jamais…

On a pu voir à plusieurs reprises la pièce de Beckett sur un plateau de théâtre et chaque nouvelle mise en scène a apporté au texte un éclairage nouveau qui laisse imaginer le dénouement d’un questionnement récurrent et énigmatique.

La bonne idée du trio Lambert-Wild, Malaguerra, Bozonnet est d’avoir distribué les rôles d’Estragon et de Vladimir à deux (remarquables) comédiens ivoiriens.

Du coup " En attendant Godot " résonne d’évidence avec l’actualité et il ne fait aucun doute que les deux personnages appartiennent au flux migratoire, à ces populations qui, par milliers tentent d’échapper à des guerres fratricides, à la famine, à la misère et à l’absence d’avenir.

Estragon et Vladimir deviennent la représentation de ces hommes et ces femmes qui se lancent sur le chemin de l’exil.

Et ce qu’on a attribué d’absurde au texte de Beckett devient l’absurde d’un monde à l’intérieur duquel on cherche à créer du sens.

Ce qu’attendent les deux hommes prend tout à coup la forme d’une évidente réalité.

Il se peut que ce soit un passeur espéré, des papiers officiels ou quoi que ce soit qui constituent les espérances de ces peuples mis en marge de nos sociétés.

Une situation qui n’est pas non plus sans nous renvoyer à la question de la sidération, au fait que nous sommes là, les témoins passifs d’une actualité qui devrait nous être insupportable et face à laquelle on ne fait rien. C’est peut-être cela aussi, ne rien faire, qu’attendre Godot.

Qui est Pozzo, ce pitoyable dominateur qui tient au bout d’une longe, comme un animal soumis, Lucky, apparaissant sous l’aspect d’un clown blanc ?

Les metteurs en scène se sont souvenus que Beckett qui a beaucoup emprunté à l’univers des vagabonds de la littérature irlandaise, s’est inspiré pour ce duo du couple burlesque de Laurel et Hardy, qu’il avait vu Karl Valentin, l’immense comique allemand qui devait également inspirer Brecht.

Ils n’ont pas oublié que Beckett a assisté à la montée du nazisme, qu’il sillonnait l’Allemagne, en 1936 et que "En attendant Godot" se fait l’écho de cette époque.

Un spectacle superbe qui prouve magnifiquement la puissance d’un texte que trois metteurs en scène inspirés ont rendu d’une actualité brûlante.

Francis Dubois

Théâtre de l’Aquarium Cartoucherie de Vincennes Route du Champ-de-Manœuvre.

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) 01 43 74 99 61

www.theatredelaquarium.com

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Une des dernières soirées de carnaval »
    Goldoni écrit cette pièce alors qu’il s’est décidé à quitter Venise, sa ville qu’il aime tant et qui l’a tant inspiré. Il est lassé de la guerre d’usure que mènent ceux qui, à la suite du Comte Gozzi,... Lire la suite (11 novembre)
  • « Une bête ordinaire »
    Elle a sept ans et demi, des seins comme des clémentines et l’impression qu’une bête sauvage lui crève le ventre. Elle a fait du garage à vélo de l’école sa cabane et y invite des petits garçons à toucher... Lire la suite (8 novembre)
  • « Le présent qui déborde »
    Après Ithaque , Christiane Jatahy continue à voyager dans l’Odyssée pour y trouver ce que ce poème vieux de 3000 ans nous dit du monde où nous vivons. Nous avions été peu convaincus par Ithaque où... Lire la suite (7 novembre)
  • « Tigrane »
    Tigrane disparaît un jour. On ne retrouve sur la plage que son skate et une bombe de peinture. Dans notre pays où l’école ne réussit pas à assurer une véritable égalité des chances, Tigrane semblait mal... Lire la suite (6 novembre)
  • « Place »
    De Place , couronnée par le prix du jury et le prix des lycéens au festival Impatience 2018, Tamara Al Saadi, son auteur dit : « la pièce est née de la nécessité de parler de ce sentiment qu’éprouvent... Lire la suite (6 novembre)