Actualité théâtrale

au Théâtre Paris-Villette jusqu’au 3 juin 2010

"Enéas, neuf - Chronique des temps de guerre, temps II" Conception et mise en scène Frédéric Constant

Le spectacle de Frédéric Constant a été conçu à partir de "L’Eneide" de Virgile dont il conserve trois épisodes : le séjour à Carthage et la rencontre avec Didon, la descente aux enfers et l’entrée en Italie. S’il s’en écarte par la suite avec une grande liberté, il ne trahit jamais l’œuvre initiale et c’est là que réside l’habileté de son travail d’écriture et de construction. Les partis pris d’adaptation sont pour le moins audacieux ne serait-ce que parce qu’ils reposent sur l’anachronisme systématique, exercice particulièrement périlleux…

Enée est ici un boxeur professionnel, célèbre par ses nombreuses victoires sur les rings, mais c’est aussi un être complexé, en retrait, qui tente d’y voir clair dans les événements qui l’accablent, la proie idéale pour une bande d’affairistes sans scrupules qui sous l’influence de Vénus, veulent tirer le meilleur profit de son succès. Cette conception paradoxale du personnage débouche sur une image singulière et humaine du héros dont la fragilité face à la vie est compensée par les démonstrations de force et de détermination dont il fait preuve sur le ring.
Après avoir disparu aux Enfers où il est allé à la recherche d’Anchise, son père mort, Enée disparaît et on perd toute trace de lui.
Il réapparaît en Italie, au Tatium où, au passage de la frontière, il est arrêté avec des clandestins et conduit au poste des Douanes. Il se retrouve dans le Centre de rétention du Roi Latinus. C’est grâce à l’intervention de la fille de celui-ci, qui milite en faveur des clandestins, qu’il obtient un visa…
Il fallait un talent immense d’écriture, de conception et d’équilibre pour emprunter, à partir des épisodes de l’Enéide, ce cheminement aléatoire entre le respect du récit initial et ces intrusions dans l’histoire contemporaine et pour garder, dans cette démarche, leur crédibilité à tous ces personnages familiers à la fois à la mythologie et à notre époque.
En allant de la tragédie classique à la franche comédie, Frédéric Constant passe avec brio tous les obstacles. Le secret de son travail est sans doute dans une grande rigueur associée à une non moins grande liberté. Tous les styles sont abordés, toutes les audaces sont permises. On joue avec les costumes, avec la musique, avec l’univers du ring, celui d’un bureau de l’immigration digne de Courteline. On touche à la comédie musicale, à la chorégraphie, à la comptine bébête et à la chansonnette. Et les comédiens tous parfaits et complices sont formidables. Ils sont tous dans une énergie réjouissante qui fait qu’à l’exception de la toute fin, ce spectacle de trois heures passe sans qu’on se rende compte de sa durée.
Une mention spéciale à Jean Lescot, vieux routier de théâtre qui fait ici une composition époustouflante..
Il ne faut pas aller voir ce spectacle, il faut y courir…
Francis Dubois

Théâtre Paris-Villette
Parc de La Villette 211 Avenue Jean-Jaurès 75 019 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits mais sur réservation impérative) : 01 40 03 72 23 ou resa@theatre-paris-villette.com

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La 7è vie de Patti Smith »
    Dans la banlieue de Marseille en 1976, une jeune adolescente au corps androgyne, timide et mal dans sa peau, entend lors d’une soirée entre amis un disque avec la voix de Patti Smith et son cri... Lire la suite (20 février)
  • « Les grands rôles »
    On entend une démarche boiteuse et un acteur arrive en traînant une chaise qui fait le bruit de sa canne. Le monologue de Richard III démarre et le rire aussi quand un acteur échappé de Lucrèce... Lire la suite (19 février)
  • « Fanny et Alexandre »
    Les spectateurs finissent de s’installer dans la salle Richelieu et Denis Podalydès s’avance au bord du plateau, vêtu d’un long manteau de scène, pour leur rappeler d’éteindre leurs téléphones... Lire la suite (18 février)
  • « La conférence des oiseaux »
    Il y a quarante ans Jean-Claude Carrière adaptait pour Peter Brook l’un des plus célèbres contes soufi du Persan Farid Uddin Attar (1142-1220). La conférence des oiseaux raconte comment, encouragés... Lire la suite (14 février)
  • « Premier amour »
    Sami Frey reprend cette nouvelle de Samuel Beckett, écrite en 1946, qu’il avait créée il y a dix ans. On y trouve déjà l’image de ces clochards célestes que seront, dans En attendant Godot , Vladimir et... Lire la suite (7 février)