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"Entre les murs" film de Laurent Cantet

Tout ou presque a déjà été dit sur Entre les murs avant sa sortie. Résumons donc : c’est un film passionnant, drôle et souvent poignant, truffé d’idées d’autant plus brillantes qu’elles ont la saveur du réel (par exemple Souleymane traduisant, en conseil de discipline, le plaidoyer de sa mère). La mise en scène en est maîtrisée de bout en bout (ou presque : les plans de la classe vide, à la fin, se veulent si sobres qu’ils en deviennent emphatiques). Tous les clichés ne sont pas évités, mais pourquoi le seraient-ils ? Il y en a dans la vraie vie. Nous savons bien que toutes les soirées « portes ouvertes » se ressemblent et que le cadre du collège incite à des comportements si normés qu’ils frôlent le poncif. Mais les stéréotypes sont des structures larges dans lesquelles se joue une pièce chaque jour différente. Cantet sait en capter la richesse et les surprises. De ces surprises la classe est pleine, tout particulièrement la classe de français, peut-être parce que le contenu en est plus libre que d’autres, qu’on y met à l’épreuve des questions de langage, d’expérience, de sensibilité, de relation à autrui.
Mais tout cela n’explique guère le double et surprenant phénomène de Cannes : le consensus d’un jury international, et symétriquement le fait que film n’ait pas été retenu pour le Prix de l’Éducation. Passons sur les raisons diplomatiques qui nous échappent forcément. On peut penser que les enseignants du second jury ont craint la redondance, ou qu’ils ont renâclé devant la dimension politique du discours. Cantet a beau ne pas se vouloir idéologue, il n’est pas naïf au point de ne pas savoir que, loin des intentions d’auteur, les films ont leur discours propre, et que celui-ci ne respire pas l’optimisme. C’était d’ailleurs plus vrai encore du livre de Bégaudeau, d’une puissante noirceur, avec son écriture froide et lointaine, son café du matin au parfum de dernier verre du condamné, ses oranges qui pourrissent dans les casiers et ses obsédés de la machine à café. On peut s’étonner que Cantet, qui n’est pas un cynique, ait trouvé là de quoi nourrir son désir de parler de l’école. Ou alors ce désir était déjà orienté, plus qu’il ne veut bien le dire, par ce qui était déjà un projet de réquisitoire « à la Cantet » : feutré, délicat, d’autant plus convaincant qu’il observe sans donner de leçons, et parvient même, sans effort, à peindre de vrais moments de bonheur.
Du côté du grand jury cannois, pourquoi un tel engouement ? Bien sûr, la question de l’école comme creuset social n’est pas franco-française ; le cinéma a souvent fait son miel de la classe comme theatrum mundi, lieu ultime de rencontre ou d’affrontement entre l’adulte, symbole d’ordre établi, et l’adolescent, force de contestation spontanée de cet ordre. Qu’est-ce qu’Entre les murs a de plus ? On peut apporter à la question une classique réponse de critique, du type : « au fond, ce n’est pas un film sur l’école, c’est un film sur le cinéma ». Ce qui revient à dire que seule l’agilité des trois caméras, l’inventivité du cadre et celle du montage, le réalisme bien tempéré de la photographie (observer les pulls des filles, ou la lumière qui joue dans les yeux clairs de Khoumba), que seul le geste du metteur en scène, en somme, peut construire ce prisme miroitant, ce bouillonnement d’humanité pure, cette « émeute de détails » qu’est une classe d’adolescents pour lesquels rien, jamais, ne va de soi – ni le langage, ni le savoir, ni l’autorité.
Tout cela n’est pas faux, mais ne suffit pas aux enseignants que nous sommes. Qu’y aurait-il d’autre ? Peut-être l’idée que, dans l’univers encore jeune de Laurent Cantet, tout tourne autour du temps  : les trente-cinq heures de Ressources humaines, le Vincent de L’emploi du temps que son mensonge oblige à remplir des jours interminables, le temps qui rapproche de la mort les Américaines en quête de sensations dans la misère haïtienne (Vers le Sud). Et ça continue. Ce qu’Entre les murs expose de façon saisissante, avec son titre de film de prison, c’est qu’ici le temps est tout. Un temps paradoxal, quadrillé à l’extrême mais jamais maîtrisé. Tout commence d’ailleurs par là. Rituel de la grille attendue avec angoisse les jours de pré-rentrée, qui réglera pour un an le rythme des libertés. Injustice sociale de départ : le temps n’a pas la même valeur pour tous, les autres savent en profiter, pas vous, alors que c’est à vous qu’il manque le plus. Butée de l’heure de cours qu’il faut mener à son terme, alors que tout se disperse dès la première minute. Temps de l’aparté ou de la digression bienvenue par moments, même insolite, même insolente, parce qu’elle fait respirer des heures trop pleines. Temps toujours trop court de la pause en salle des profs, à peine suffisant pour craquer un bon coup, ou pour annoncer à la va-vite une grande nouvelle (une expulsion, une grossesse).Temps d’un entretien privé accordé à Khoumba et perçu comme une punition. Temps de l’affrontement, étiré, à l’issue incertaine : Anne Frank, lira, lira pas ? Temps de l’année scolaire enfin, menée à bien malgré tous les obstacles, et dont la fin est l’occasion d’une illusion de réconciliation.
Face au manque de solutions sociales, humaines, politiques, face à l’impasse du système, il s’agit pour chacun de durer, avec ses astuces, ses moments de courage et de faiblesse. Encore une question de temps, et une grande question de cinéma qu’Entre les murs traite avec une douceur implacable. Mais du côté des profs, bien sûr. Le temps des élèves, lui, n’est pas l’affaire du film. Leur point de vue sur le sujet serait par trop désespéré. Jacqueline Nacache

Entre les murs , France, 2008, 2h08, réalisation Laurent Cantet. Sortie : 24 septembre. Voir les articles déjà publiés depuis début septembre dans l’Université Syndicaliste, annonçant notamment les projections-débats animées par le Snes en diverses régions dont la liste programmée est régulièrement mise à jour (pour la consulter, cliquer ici), l’entretien avec Laurent Cantet publié dans le mensuel de septembre de la Fsu (Pour n° 130) et celui publié dans l’Us-Magazine de cette semaine, contenant aussi un important dossier "Exercer en collège". On pourra également se reporter au dossier de presse du film (http://www.hautetcourt.com/ ), et à l’intéressant dossier pédagogique disponible sur le site http://www.zerodeconduite.net/ P.L.

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