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Un film de Manuela Frésil (France)

"Entrée du Personnel" Sortie en salles le 1er mai 2013

Des centaines de cochons se tiennent serrés les uns contre les autres dans un couloir. Ils attendent sous des brumisateurs pour être détendus. Puis, par groupes de quinze ou vingt, ils avancent dans des couloirs de plus en plus étroits pour arriver trois par trois dans le couloir de contention, puis deux par deux, puis un par un.

Le rythme est de 800 par heure, un toutes les 4 secondes et demi, 7000 par jour, 1 500 000 par an.

Le saigneur qui tranche les carotides répète ce geste 3 500 fois au cours de sa journée de travail. Les bêtes sont encore secouées de soubresauts quand sur le tapis, un autre ouvrier les accroche par la patte arrière à la chaîne.

La prochaine étape est l’usine, le travail à la chaîne.

Les désosseurs retirent les os de la viande, d’autres retirent les tendons, les traces de gras et tout au bout, il y a les mises en barquettes.

Il en est de même pour les chapelets de poulets qui subissent différentes manipulations, selon des gestes identiques répétés plusieurs centaines de fois par heure.

Ces hommes et ces femmes à qui il n’est surtout pas permis de perdre le rythme, sont revêtus, de pied en cap, d’une tenue identique comme une armée de clones vouée au travail à la chaîne.

Manuela Frésil a voulu s’approcher le plus près possible de ceux qu’on appelle aujourd’hui des "opérateurs", qu’on appelait autrefois des ouvriers.

Elle a obtenu des autorisations à la condition d’être accompagnée d’un "cadre" mais comment

réussir à capter le regard de ceux qui sont rivés aux machines et dont l’idée fixe est de ne surtout pas perdre la cadence.

La réalisatrice est parvenue à réunir de nombreux ouvriers dans un local syndical. Ils ont raconté, à la condition que leurs témoignages restent anonymes par peur de représailles, comment les gestes de tuer, de dépecer, couper, désosser, répétés des centaines de fois au cours de leurs journées de travail, usent leur propre corps.

Et quand ils expliquaient comment il faut couper là ou là, ils montraient leur propre épaule, leur bras, leur dos.

Si la vie à l’usine est un cauchemar répété, ce n’est pas seulement à cause de la mort des bêtes ou du dégoût pour un environnement de carcasses suspendues mais bien parce que le travail à la chaîne rend malade. Car si les corps des animaux sont démembrés par la chaîne de production, celui des hommes aussi.

Articulations qui souffrent, déformations, calcifications, cauchemars, insomnies. épaules bloquées, mains qu’on ne peut plus serrer. Licenciement, invalidité à quarante ans quand on devrait travailler encore vint années. Quand on a une famille, des traites à payer, il n’y a pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout.

Sur la fin du film, apparaît une plaque indiquant "Impasse de l’abattoir". Ce nom de rue résume à lui seul le film.

"Entrée du personnel" fait parfois penser à des images de bagne.

Le film de Manuela Frésil est le terrible constat d’une déshumanisation aboutie au profit du rendement, de la performance face au risque de la concurrence.

A voir à tout prix pour mesurer l’étendue des dégâts.

Francis Dubois

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