Actualité théâtrale

au Théâtre 14

"Eurydice" Jusqu’au 26 février

Parmi la cinquantaine de pièces écrites par Anouilh, Eurydice qui s’inscrit dans le groupe des pièces noires, a été assez peu jouée, peut-être en raison du fait qu’elle comporte quinze personnages. On y retrouve les thèmes chers à Anouilh, l’idéal des amours de jeunesse, le temps qui use l’amour, l’affrontement des héros avec les gens ordinaires et l’issue que représente la mort.

C’est une adaptation très libre du mythe d’Orphée et Eurydice que propose Anouilh. Orphée est un jeune violoniste qui joue de la musique aux terrasses des cafés avec son père, Eurydice une jeune comédienne en tournée avec sa mère. Ils se rencontrent au buffet d’une gare, lieu parfait des rencontres et des séparations et décident de fuir leur famille si pesante, si engluée dans le quotidien, pour vivre leur amour.

Photo Lot

Dans un décor intemporel, la mise en scène très classique (Jean-Laurent Cochet et Sam Richet) renvoie au monde du cinéma avec des musiques de films qui ponctuent les changements de scènes. Elle offre toute leur place aux dialogues brillants et percutants si caractéristiques des pièces de Jean Anouilh. C’est parfois un peu facile - « Comment peut-on encore aimer la musique quand on est musicien ? » -, mais l’auteur excelle dans le mélange de drame et de comédie, dans l’alternance de noirceur, de méchanceté et d’ironie. La pièce offre aux acteurs de beaux moments de bravoure. Chez Anouilh, la famille est un désastre, les jeunes sont dévorés par les adultes mesquins, égoïstes et auto-satisfaits. Ils doivent se battre pour refuser une vie faite de compromissions et de mesquineries. Norah Lehembre est une Eurydice complexe, qui cache des douleurs et des ombres, mais qui est prête à tout lâcher par amour. La scène où Eurydice essaie de résister à la jalousie d’Orphée, dont elle sait qu’elle lui sera fatale, en lui demandant de la toucher, de la serrer contre lui est très belle. Sam Richez est moins convaincant en Orphée et c’est dommage. Vincent Simon est un M. Henri intrigant, capable des silences qui lui donnent du mystère. Est-il le Destin, la Mort, un mélange des deux ?

Mais c’est du côté des parents que la vision amère d’Anouilh se déploie avec une méchanceté réjouissante. Jean-Laurent Cochet incarne avec beaucoup de talent le père d’Orphée, uniquement préoccupé par la comparaison des différents restaurants à prix fixe des villes qu’il traverse et par l’inquiétude que son fils ne le quitte, le laissant à sa solitude et à ses échecs. Catherine Griffoni est excellente en mère d’Eurydice, ridicule sommet de narcissisme, racontant « ses tournées triomphales » et persuadée de son éternelle jeunesse. Elle ne s’inquiète que d’elle, pense avoir tout vu et connu, être le modèle du talent et écrase sa fille de son indifférence et de sa supériorité autoproclamée. Tous deux sont excellents et contribuent grandement au plaisir de cette soirée.

Micheline Rousselet

Les mardis, vendredis et samedis à 20h30, les mercredis et jeudis à 19h, le samedi à 16h
Théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 45 45 49 77

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Ruy Blas »
    Cet été le château de Grignan se met à l’heure de l’Espagne du XVIIème siècle pour accueillir le drame romantique de Victor Hugo. La reine d’Espagne vient d’exiler Don Salluste qui a déshonoré une de ses... Lire la suite (21 juillet)
  • La nuit juste avant les forêts
    Tout d’abord, il y a le texte, dur, puissant, superbe, qui résonne fortement avec l’actualité. Et pourtant, Bernard-Marie Koltes l’a écrit et fait représenter dans le Off d’Avignon en 1977. Il ne sera... Lire la suite (20 juillet)
  • Alain Paris chante les fables de La Fontaine
    Est-ce l’horaire ? Est-ce le lieu très excentré près des remparts de l’Oulle ? Il y avait peu de monde pour ce joli spectacle et c’est bien dommage. Alain Paris chante les fables de La Fontaine,... Lire la suite (17 juillet)
  • Beaucoup de bruit pour rien
    La modernité de cette pièce écrite en 1600 est saisissante. Elle est accentuée par la mise en scène intelligente de Salomé Villiers et Pierre Hélie. L’action est placée dans un cadre qui évoque tout... Lire la suite (8 juillet)
  • « Dévotion, dernière offrande aux dieux morts »
    Clément Bondu, écrivain, poète, musicien et metteur en scène en résidence aux Plateaux Sauvages signe le texte et la mise en scène de ce spectacle dont il nourrissait le projet depuis plusieurs années... Lire la suite (3 juillet)