Actualité théâtrale

Jusqu’au 14 décembre au Théâtre de l’œuvre

« Faire danser les alligators sur la flûte de Pan »

Tout le monde a lu, ou entendu au moins, des extraits du voyage au bout de la nuit . Mais on connaît moins la correspondance de Céline. Le désir du metteur en scène Ivan Morane, qui rêvait d’un projet théâtral autour d’une des œuvres de Céline, a pris forme par sa rencontre avec Émile Brami, auteur de plusieurs ouvrages sur Céline et grand spécialiste de cet auteur. Tous deux, d’origine juive, oscillaient entre désir et culpabilité face à cet auteur au génie littéraire certain mais à l’antisémitisme proclamé. Émile Brami a donc puisé dans l’énorme correspondance de Céline de courts extraits centrés sur le thème de l’écriture. On y entend l’importance qu’il accorde au style, au rythme de l’écrit, sa difficulté à rendre par l’écriture une langue orale, à secouer le verbe au moins autant que les idées bien établies, ses jugements aussi drôles qu’injustes et méchants. Tout ce qui est dit est de la plume de Céline et l’on entend sa « fameuse petite musique ».

Théâtre : "Faire danser les alligators"

Pour dire ces lettres, il fallait un acteur capable d’incarner le génie de Céline mais ne cachant rien de ses hargnes, de sa rage permanente, de ses invectives, de sa méchanceté et de ses jugements à l’emporte-pièce. Denis Lavant, capable de toutes ces pirouettes, qui a maintes fois prouvé son talent à jouer des personnages hors-normes, est Céline. Dans un décor qui évoque le pavillon de Meudon où Céline a fini ses jours, meublé d’un bureau et d’un piano, Denis Lavant arrive avec une veste qui recouvre une superposition de gilets et l’on voit Céline. Un peu voûté, il se laisse aller à parler et c’est comme la vapeur qui s’échappe d’une cocotte-minute. Tout y passe : les difficultés de l’écriture, le besoin d’argent mais aussi l’homophobie, l’antisémitisme, les propos misogynes, sa haine des autres, de tous les autres, des riches comme des pauvres. Il épouse toutes les humeurs de Céline, de ses réflexions sur la littérature (« Je ne suis pas un homme à message, je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style ») à ses jugements sur lui-même, sûr de son talent, espérant le Goncourt mais accablant ceux qui l’ont, se réjouissant du succès du Voyage mais disant haïr les triomphes. Il fallait Denis Lavant pour être capable de magnifier même dans les lettres le rythme de la prose célinienne et pour croquer toute sa complexité. Il fallait sa capacité à se déplacer avec brusquerie et à incarner tant de violence et de haines. Le public le regarde fasciné, se hasarde à rire sur des jugements aussi définitifs que « Proust, s’il n’avait pas été juif, personne n’en parlerait plus ! et enculé ! » ou encore « Je n’ai jamais lu Joyce, il va trop lentement pour moi, il encule trop la mouche » et l’écoute avec une attention qui ne faiblit jamais. Il fallait tout le talent de Denis Lavant pour incarner ce personnage hors-norme refusant les règles sociales habituelles, capable des jugements les plus ignobles et du langage le plus cru, souvent haïssable, tellement même qu’on finit par en rire, et parfois si émouvant. Il est extraordinaire, courez le voir !

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h

Théâtre de l’œuvre

55 rue de Clichy, 75009 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 53 88 88

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