Actualité théâtrale

Jusqu’au 22 décembre à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

« Festen »

Cyril Teste s’est emparé du scénario du film de Thomas Vinterberg, l’a adapté pour le théâtre, sans le trahir en laissant intacte la charge émotionnelle du film.

Quand la pièce commence, la salle est dans le noir, une odeur délicate de sous-bois se répand lentement et l’on entend des chants d’oiseaux. La lumière révèle une grande salle à manger où la table est mise. Un homme arrive, son sac à la main, semble hésiter. Christian revient dans la grande maison bourgeoise de son enfance pour le repas de famille donné en l’honneur de son père pour son soixantième anniversaire. Il a décidé de dynamiter l’histoire familiale en révélant comment son père l’a violé lui et sa sœur pendant toute son enfance. C’est par le récit public que Christian dit la vérité, mais elle n’est pas facile à faire admettre par les invités qui sont des amis ou des parents et il devra revenir sur son accusation à trois reprises. L’inceste donc au cœur de cette histoire, mais aussi un lien avec Hamlet dit le metteur en scène Cyril Teste car, tout comme Hamlet, Christian convoque le fantôme de sa sœur suicidée pour faire éclater la vérité, pour libérer l’âme de sa sœur et la sienne aussi. D’autres aspects sombres et cachés de cette « famille modèle » vont aussi se révéler, violence conjugale, mépris de classe et racisme.

Théâtre : Festen

L’originalité du travail de Cyril Teste et du collectif MxM est, comme ils l’avaient déjà fait pour Nobody en 2013, d’entrelacer le théâtre et une performance filmique. Avec Festen « c’est le théâtre qui invite le cinéma à sa table ». Le film n’est pas un accessoire, il est réalisé et projeté en temps réel. L’équipe de tournage est au plus près des acteurs. La caméra suit aussi les personnages dans le hors-champ du théâtre, dans la cuisine par exemple, là où des échanges plus privés et parfois plus violents se déroulent. Christian veut sortir du cadre de cette fausse image de la famille et pour cela il entraîne son père hors du champ de la caméra, mais celle-ci le suivra. Inversement la performance filmique peut traiter le théâtre comme le hors champ du film et les spectateurs regardent soit le film, soit la scène et passent de l’un à l’autre à leur gré. Le dispositif est d’une extrême précision tout comme le soin apporté au décor (piano, tableau représentant l’histoire d’Orphée et Eurydice car Orphée aussi a vu ce qu’il ne devait pas voir, vaisselle). Pour Christian la douleur est d’autant plus forte qu’il retrouve le décor de son enfance et ses odeurs. Les spectateurs voient ce qu’il voit, sentent ce qu’il respire, des odeurs sont diffusées dans la salle, celle du sous-bois, celle du feu dans la cheminée et le parfum de sa sœur qui s’est suicidée.

La distribution est forte et chacun des acteurs emporte l’adhésion. Qu’on nous pardonne de ne pas tous les citer. Retenons pourtant Mathias Labelle qui interprète un Christian fiévreux, qui semble un moment paralysé par la déflagration qu’il va provoquer mais qui ira jusqu’au bout et saura emporter l’adhésion de suffisamment d’invités pour être cru. Hervé Blanc est le père, Helge, qui feint de croire à une plaisanterie ou prétend avoir tout oublié et qui tente jusqu’au bout de préserver l’image qu’il veut donner de lui-même. On peut aussi citer Anthony Paliotti, le frère violent dont le mépris pour les serviteurs et pour les femmes explose brutalement et Sophie Cattani qui joue avec finesse Hélène, la sœur qui, éloignée de la famille à l’époque et n’ayant donc rien vu, hésite entre le doute sur ce que raconte son frère et ce qui lui crève les yeux, cette famille raciste où tout sonne faux.

Et lorsqu’à la fin le père tente de garde le dernier mot en disant « Nous ne nous reverrons plus, je le sais. Mais vous êtes toujours mes enfants et je vous aime », on voit Christian se débarrasser de tout cela, sans éclat mais avec détermination. Il s’est libéré et l’émotion submerge les spectateurs.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h

Odéon-Théâtre de l’Europe

Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

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