Actualité théâtrale

Jusqu’au 4 avril à L’Essaïon

« Fin de partie »

C’est une des pièces les plus connues de Beckett et elle nous bouscule toujours autant. Hamm, aveugle et paralysé tyrannise Clov, son domestique, qui lui ne peut s’asseoir et circule constamment entre le fauteuil de Ham et la cuisine. Dès le début l’essentiel est dit, sur fond de bruit de cœur qui bat : « Fini, c’est fini, il est temps que cela finisse … ça va finir ». C’est une humanité de clowns tristes que met en scène Beckett. Parfois Clov se révolte, dit « je te quitte » et quelquefois Hamm s’excuse, avec réticence. De temps en temps il ordonne à Clov d’ouvrir une poubelle où apparaît son père, Nagg, qui réclame sa bouillie, ou la poubelle voisine où se trouve sa mère, Nell. Dans les dialogues apparemment vides et sans intérêt passe toute la gamme des sentiments humains : la peur de la solitude, la domination, la soumission, une vieille tendresse un peu oubliée entre les deux époux, les vieillards renvoyés au statut de déchets, le désir d’être écouté, les incompréhensions, l’indifférence et les rancœurs. Les répétitions révèlent les obsessions récurrentes des personnages, Hamm qui demande régulièrement si c’est l’heure de son calmant, Clov qui ne cesse de répéter qu’il va quitter Hamm et ne le fait pas, peut-être parce que ce qu’il a vu en regardant à l’extérieur, quand Hamm lui demande de le promener dans la pièce, est aussi vide que ce qu’il a sous les yeux auprès de Hamm. Tout n’est pas désespéré, il y a de l’humour dans ces échanges. Il suffit d’entendre le court dialogue entre Hamm et son père : « - Pourquoi m’as-tu fait ? – Je ne pouvais pas savoir ! – Savoir quoi ? – Que ce serait toi ». Tout est dit avec une économie de mots stupéfiante.

Théâtre : Fin de partie

Jean-Claude Sachot et sa compagnie Toby or not ont choisi de mettre en scène en parallèle les deux pièces majeures de Beckett, Fin de partie et En attendant Godot . On sait que Beckett avait une idée très précise de la façon dont devaient être mises en scène ses pièces, les didascalies y occupent une place très importante. La scène exiguë de l’Essaïon est parfaite pour Fin de partie . Les marmites posées par Clov, les deux bidons-poubelles abritant Nagg et Nell, le fauteuil où est assis Hamm, une échelle où Clov peut monter pour voir le monde extérieur, tout est là, un désordre qui n’a pas de sens. Les dialogues sont brefs, coupés de silences, la vie s’étire vers une fin qui ne vient pas. C’est donc surtout sur la qualité des interprètes que se joue la réussite de la pièce. La distribution ici n’a rien à envier aux grands acteurs qui ont marqué la pièce. Philippe Catoire est un Hamm dont la tyrannie et l’égoïsme masquent à peine le désespoir face à la vie et la peur de la solitude. Il est poignant quand il réclame son calmant ou son chien (une peluche confectionnée par Clov) et quand il tente de faire écouter par tous son « roman ». Lunettes noires sur les yeux, assis engoncé dans ses couvertures, il impose sa présence sur la scène. Jérôme Keen est un Clov tordu qui s’agite, accepte ou se rebelle, toujours sans espoir. Même si à la fin, il a une valise et un chapeau, on sent bien qu’il ne réussira pas à partir. Marie Henriau et Gérard Cheylus, en parents de Hamm, composent un couple de vieillards parfois touchants dont la vie n’intéresse personne. Tous sont excellents et la voix de Philippe Catoire résonnera longtemps dans notre souvenir quand il dit : « Réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède ».

Micheline Rousselet

Du jeudi au samedi à 21h30

Théâtre de l’Essaïon

6 rue Pierre au Lard 75004 Paris

Réservations 01 42 78 46 42

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