Actualité théâtrale

au théâtre de l’Aquarium

"Finnegans wake" Jusqu’au 19 février

James Joyce a mis dix-sept ans pour écrire les dix-sept chapitres de Finnegans wake, qu’il a d’abord publié par épisodes dans la revue Transitions. La représentation proposée à l’Aquarium s’attache au seul premier chapitre, mais la dernière phrase de la pièce, qui est aussi celle du livre, se termine sur la première, comme si on entrait dans un cycle sans fin. Nous sommes en Irlande, à Dublin, où le maçon Tim Finnegan gravit une échelle en état d’ébriété et regarde Dublin, tout en se masturbant au point d’en perdre l’équilibre et de tomber raide mort. S’ensuit une veillée funèbre où est évoquée à travers l’histoire des Finnegan celle de l’humanité depuis Adam et Ève, en passant par une multitude d’épisodes comme la rencontre désopilante entre un ancêtre de l’Irlande et un conquérant étranger qui discutent sans pouvoir se comprendre, tout comme le lecteur et l’auteur de Finnegans wake. En effet ce texte est réputé illisible. Joyce l’a écrit en jouant avec les lettres, en les déplaçant pour inventer de nouveaux mots, en mêlant à une matrice anglaise d’autres langues (une trentaine !) et en imaginant de nouvelles compositions grammaticales. Il voulait faire quelque chose d’incompréhensible mais disait pourtant « Si vous ne comprenez pas, lisez à haute voix, ça ira beaucoup mieux ». Et en effet le sens se faufile dans les interstices des mots en clair, dans les sonorités et le texte accroche quelque chose dans notre inconscient. On est très surpris de pouvoir suivre des sons et des sens qui se déploient et se répondent. Par exemple lisez à haute voix « L’avait un’tite phifée, Annie, petite craiéture qu’il ograit. Avec une chevelure in ondes, que t’y prendrais ta source » et laissez-vous entraîner par vos émotions !

Antoine Caubet s’est donc attelé à ce texte, réputé illisible… mais pas imprononçable, avec le souci de nous transmettre l’inventivité et la fantaisie de Joyce. Il en avait déjà présenté une première forme où il jouait lui-même et où il parlait de « l’empêchement de dire » puisque le petit-fils de Joyce interdisait toute utilisation du texte sur un plateau. Antoine Caubet y revient plus librement aujourd’hui puisque l’œuvre de Joyce est désormais dans le domaine public. Une arène de gravier qui garde quelques traces, celles des hommes qui sont passés comme les Finnegan sur la terre d’Irlande, une vidéo avec une rivière qui coule calmement (la Liffey-femme-rivière qui traverse Dublin) et des nuages, dans des gris doux comme les ciels d’Irlande, un pantin suspendu et animé des coulisses qui est en quelque sorte le partenaire de l’acteur et c’est de ce dernier qu’il faut surtout parler. Comme le dit Antoine Caubet, « ce texte existe par et dans la parole, il ne prend vie véritablement que lorsqu’il est métamorphosé par la voix, le corps et le souffle de l’acteur face aux spectateurs ». Vêtu d’un costume à carreaux, Sharif Andoura est cet acteur. On est d’abord ébloui par sa capacité à mémoriser un texte où la parole est un maelström de sons et de mots dont le sens est loin d’être toujours évident. Il occupe l’espace, s’agite ou s’apaise au rythme du texte, mêle un peu d’Anglais à la traduction française. Il arrive à faire sentir toute la sensualité et en même temps l’humour et la douceur de ce texte qui nous parle de la vie, de la mort, de notre origine et des traces que nous laissons sur terre. A la fin, on pourrait dire comme Giraudoux « au théâtre on n’est pas obligé de tout comprendre » mais on pense surtout : voilà un texte réputé injouable et pourtant on vient de le voir jouer et on y a pris un énorme plaisir.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h
Théâtre de l’Aquarium
La Cartoucherie, Route du Champ-de-Manœuvre
75012 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 74 99 61

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