Actualité théâtrale

au Théâtre de la Tempête

"Fragments d’un pays lointain" Jusqu’au 15 décembre

Louis est un homme jeune. Il sait qu’il va mourir dans peu de temps, comme est déjà mort l’amant qu’il aimait. Le sida a fait des coupes sombres dans cette génération d’homosexuels. Il fait un retour en arrière. Ceux qui sont déjà morts côtoient les amants passagers qui ont disparu, ceux qu’il nomme les garçons, ceux qu’il nomme les guerriers, ceux qu’il a oubliés, ceux dont il se souvient. Il y a « l’ami de longue date », Hélène qui l’aime et sait parfaitement qu’il est en fait amoureux de Louis, mais se résigne à s’intégrer au trio, toute une famille que Louis s’est choisie. Louis a décidé d’aller voir sa famille d’origine, dans sa ville natale, « cette sorte de ville », comme il dit, qu’il a quitté depuis de nombreuses années, pour lui annoncer sa mort. Mais il ne parviendra pas à dire son secret.

Tous les thèmes habituels chez Lagarce, ceux qu’on trouvait déjà dans Juste la fin du monde, sont là : l’homosexualité, la rage d’aimer et d’être aimé, la peur de l’abandon et de la solitude, la maladie et la mort, la douleur de savoir qu’on va bientôt mourir en pleine jeunesse, la famille, celle que le sort nous donne et celle que l’on se choisit, la famille vers laquelle on revient, alors qu’on n’a pas su lui dire son amour. Mais cette pièce est plus longue, il y a beaucoup plus de personnages et Jean-Pierre Garnier, le metteur en scène, l’a croisée avec des fragments du journal. Le talent d’écriture de Lagarce est ici à son apogée, tressant de façon admirable les parties chorales et les soli, comme dans un morceau de jazz. On y retrouve aussi cette parole si caractéristique, une parole qui bute, qui hésite, qui cherche la précision, pleine de non-dits que l’on finit, parfois, par dire.

Si la pièce de Jean-Luc Lagarce est riche et pleine d’émotions, la mise en scène de Jean-Pierre Garnier, dense, foisonnante la sublime. Il utilise toute la profondeur du plateau et propose un cadre scénique à la fois éclaté et qui en même temps rassemble. Les personnages sont toujours présents, ils sont dans l’action ou observent, ils sont les témoins et les acteurs d’une vie où il y a eu des amours, des mensonges, des trahisons et une masse de petits arrangements qui permettent de continuer de vivre. Il y a des objets scéniques qui font sens, une machine à écrire, un téléphone à cadran à l’ancienne, des photos encadrées, des cartes postales, celles que Louis envoyait à sa famille avec un texte récurrent : « Je vais bien et j’espère qu’il en va de même pour vous », un lit sur lequel s’enlacent les amants et qui devient aussi lit d’hôpital, des médicaments que l’on empile comme pour un jeu d’enfant. Les éclairages subtils et l’utilisation de la musique et de la vidéo ajoutent à l’émotion. Surtout la pièce est servie par une troupe de jeunes acteurs, à peine trentenaires, tous plus talentueux les uns que les autres. Ils apportent dans leur interprétation une subtilité qui fait apparaître les failles de chacun des personnages et les montre beaucoup plus complexes qu’on ne le pense au premier abord. Et quand à la fin, entre les deux familles assises au fond de la scène et Louis, debout à l’avant-scène, tombe un rideau où la vidéo fait apparaître les dernières images de la vie, des amours et des amitiés mortes, on a la gorge serrée et on a envie de dire à tous « Merci ».

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 28 36 36
www.la-tempete.fr

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