Actualité théâtrale

En tournée

« Granma, les trombones de La Havane »

Cuba a fêté cette année le soixantième anniversaire de sa Révolution. Désormais, alors que Fidel Castro est mort, que reste-t-il des idéaux et de l’espoir que souleva et soulève encore cette révolution, dans l’île et bien au-delà ?

Théâtre : Granma

Le collectif allemand Rimini Protokoll, à l’origine du renouveau du théâtre documentaire, s’est rendu à Cuba à la demande du Laboratoire scénique expérimental et social qui encourage les pratiques de jeunes artistes cubains. Le projet : faire un spectacle mettant en relation les débuts de la révolution et la situation actuelle, en croisant la grande histoire et les histoires familiales. Fidèle à sa méthode le Collectif a cherché des témoins dans l’île, « des experts du quotidien ». Quatre jeunes de 20 à 34 ans ont été retenus pour jouer leur propre vie et raconter celle de leurs grands-parents qui avaient adhéré aux idéaux de la Révolution. Le projet a préféré sauter la génération des parents auxquels ces jeunes reprochent d’avoir adhéré aux discours officiels sans trop se poser de questions.

Les quatre jeunes sont sur scène et deux des grands-parents apparaissent en vidéo. Ils racontent leur révolution, tentant de construire une sorte de monument pour la génération sur scène, tandis que celle-ci le déconstruit. Il y a d’abord Daniel, dont le grand-père était un des guérilleros présents sur le Granma avec Fidel. Son grand-père fut « Ministre de la redistribution des biens mal acquis », mais se retira au bout de deux ans en raison de la corruption et des inégalités. Trop critique il a vu son nom disparaître des listes des combattants de la première heure. A son contact Daniel a appris à regarder le gouvernement avec des yeux critiques. Milagro a été élevée par une grand-mère fille d’esclaves de la Jamaïque, membre du Parti communiste et que l’on voit sur l’écran vidéo défendant les acquis de la révolution. Mais depuis sa mort Milagro a ouvert les yeux sur la réalité cubaine, sur un racisme qui n’a pas disparu. Diplômée d’histoire, enseignante à l’université, elle gagne moins de 50 euros par mois, ce que gagne en deux heures une personne qui travaille dans le tourisme à Cuba. Christiàn a un grand-père qui fut militaire pendant vingt-sept ans, combattant la tentative d’invasion américaine dans la Baie des Cochons puis participant aux expéditions menées par Cuba pour aider le mouvement de libération en Angola. Christiàn a voulu suivre sa voie, mais n’a pas réussi les tests et estime aujourd’hui que le sacrifice de son grand-père n’a pas été assez reconnu puisque sa pension trop faible l’oblige, à 79 ans, à travailler comme agent de sécurité dans les hôtels de Varadero. Diana enfin est musicienne professionnelle, a une grand-mère qui s’est débrouillée seule avec ses enfants, son mari chanteur connu ayant plus ou moins déserté le foyer familial. C’est elle la tromboniste et elle a formé ses trois partenaires comme dans ces micro-brigades où l’expérience de l’un profite aux autres. Le quatuor de trombones renvoie aux marches militaires, levées de drapeaux très fréquents dans l’île, mais les airs créés par Ari Benjamin Meyers les déconstruisent plutôt qu’ils ne les imitent.

Les acteurs racontent leur histoire et celle de leur grands-parents. La vidéo permet de les faire dialoguer avec leurs grands-parents ou ouvre sur des images de la grande histoire, la guérilla, la libération de La Havane, la fuite de Battista, la mort du Che, la « période spéciale » après la rupture avec l’URSS. Les acteurs interpellent la salle, évoquent la censure, la corruption, la montée des inégalités, distribuent des tracts et font jouer des spectateurs au base-ball pour se débarrasser des choses qui gênent. Une complicité s’installe, on est en empathie avec eux.

Comme à Cuba on ne jette rien et on recycle tout, on doit pouvoir retrouver cela au théâtre. Recycler le souvenir de la Révolution, de ses idéaux, la mémoire de José Marti. Se souvenir de ses réussites : l’éducation, la santé, la fierté d’être un pays libre en dépit de l’embargo américain et de l’abandon par l’URSS. Mais aussi aller plus loin.

On sort emplis d’admiration pour ce spectacle qui dit tant de choses en nous faisant rire et réfléchir. Cuba va se transformer. Quelle sera la fin du voyage ? La question qu’ils se posent est aussi la nôtre après la disparition des espoirs de la gauche mondiale des années soixante. Comment aller vers un monde plus juste ?

Micheline Rousselet

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