Actualité théâtrale

Théâtre de la Commune Centre Dramatique d’Aubervilliers, jusqu’au 26 octobre 2012

"HHhH" D’après le roman de Laurent Binet, adaptation et mise en scène de Laurent Hatat.

Après avoir, en 2008, revisité le poème dramatique de Lessing "Nathan le sage", Laurent Hatat adapte le Goncourt du premier roman "HHhH" de Laurent Binet. La construction singulière de l’œuvre écrite sous forme d’un puzzle historique, convenait à une dramaturgie riche. Partant de la tentative d’assassinat par deux résistants, d’une des monstres du nazisme, Reinhard Heydrich, à Prague en 1942, Laurent Binet se trouvait confronté à un défi, celui de restituer l’histoire selon les faits authentiques, sans qu’aucun esthétisme ne vienne la trahir.
Laurent Binet entre dans le récit et campe l’écrivain que l’événement historique met au défi de passer au roman. Son quotidien s’en trouve bouleversé. Les fantômes du passé s’immiscent dans sa vie, multipliant ses propres doutes et le soumettant à des allers et retours convulsifs dans le temps et dans l’espace.

En 1942, au cours de l’opération "Anthropoïde", deux parachutistes sont chargés, au péril de leur vie d’assassiner le chef de la Gestapo. Chaque instant de chaque jour de notre époque, au cours de guerres et de conflits qui nous paraissent lointains et irréels, des hommes portant nos couleurs se battent et meurent parfois. Les nouvelles de leur mort est un écho lointain à une tragique réalité. Mais ces événements nous laissent-ils aussi tranquilles que ça. L’éloignement dans le temps ou dans l’espace suffit-il à nous rendre indifférents. Il est possible que ces guerres lointaines nous travaillent de façon souterraine et pour longtemps, qu’elles frappent beaucoup plus qu’il n’y paraît, nos consciences et que certains réveils puissent, un jour, devenir douloureux. Un jeune écrivain que peut-être tout portait à rester dans l’indifférence des événements ressent tout à coup la nécessité vitale de sortir du passé, un fragment de l’Histoire. Malgré les précautions et le souci de suivre scrupuleusement le fil du réel, la passion du romanesque l’emporte et cette dérive devient la parabole troublante de notre rapport au réel. Comment retrouver le chemin du sensible quand nous côtoyons l’Histoire dans son horreur, sous des formes banalisées, éventées, voire parodiées.

Photo D.R.

Dressé sur un vaste lit, l’écrivain est saisi par les délires de l’écriture, entre vérité et fiction au milieu de milliers de fantômes. Sa compagne, tente de freiner sa frénésie créatrice et de ne pas céder à cette histoire sanglante dont elle est la première à pressentir qu’elle va bientôt les submerger. L’écrivain va toucher le fond et le récit héroïque pourra naître enfin.

La mise en scène de Laurent Hatat fait l’économie d’effets débordants en limitant le lieu de "l’action" au périmètre d’un lit et en confiant le récit au seul personnage de l’écrivain et à un écran, comme un miroir où apparaissent les échos lointains des sources du narrateur, principalement des images de films. La mise en scène discrète laisse tout le champ au comédien Olivier Balazuc qui n’en abuse pas et ne laisse jamais aller son interprétation à la performance.

Du beau travail.

Francis Dubois

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers
2 rue Edouard Poisson 93 304 Aubervilliers
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative)
Réservation 0148 33 16 16 / www.theatredelacommune.com

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