Actualité théâtrale

Jusqu’au 4 octobre au Théâtre de Gennevilliers, partenaire Réduc’Snes

« Hannibal » de Christian Dietrich Grabbe Mise en scène Bernard Sobel

Bernard Sobel nous a habitués à présenter des auteurs peu connus. C’est encore le cas avec Christian Dietrich Grabbe, mort à 35 ans en 1836, dont une seule pièce fut jouée de son vivant, sans succès d’ailleurs. Hannibal semble nous renvoyer à l’histoire antique, celle des Guerres Puniques, du « Carthago delenda est » de nos études latines. Mais Grabbe utilise le moyen du théâtre pour réfléchir et méditer sur des grands thèmes politiques : l’impérialisme, la conscience ou l’absence de conscience nationale, le sens de l’État, la capacité ou l’incapacité des élites à se mettre au service de la nation, la place du peuple et celle du grand homme, la lutte entre intérêt public et intérêts privés. Comme lui Bernard Sobel aime que l’Histoire soit non un refuge contre un présent décevant, mais un moyen de mieux le comprendre. Il y a en outre dans ce Hannibal une question qui renvoie à notre actualité. Dès le début, Hannibal, alors qu’il vient de remporter une grande victoire sur l’armée romaine, sait que la défaite le guette et prépare un éventuel suicide. Il est lucide sur ses chances de succès face aux jeux du pouvoir, aux intérêts privés et à la versatilité des alliances. Mais il ne renonce pas, il veut aller jusqu’au bout de ce qui est possible car l’échec ne rend pas l’effort dérisoire. Comme le dit Bernard Sobel « il refuse autant les espérances illusoires que le désespoir, puisque de toute façon, au présent, l’avenir est indécidable ». Il n’y a pas dans l’Histoire de la fatalité ou de l’absurde. Il y a des intérêts, de l’ambition, de la lâcheté, des erreurs et des mauvais choix.

Comment mettre en scène cette histoire pleine de rebondissements, où les défaites succèdent aux victoires, où l’on se déplace de Carthage à Capoue, de Numance à Rome, en Espagne, en Asie Mineure et où le nombre de personnages est énorme, puisque Grabbe tient à montrer que le petit peuple, et pas seulement le génial stratège, a lui aussi un rôle à jouer dans l’histoire ? Bernard Sobel y parvient avec presque rien : des murailles en carton-pâte pour Capoue, trois larges marches pour Carthage, une louve pour Rome, une main dressée et des fumées pour Moloch, des cartes qui descendent des cintres et dévoilent l’extension du domaine des hostilités. C’est simple, cela se met en place très rapidement et c’est très efficace. Bernard Sobel a aussi senti du Shakespeare derrière ce texte avec ses ruptures de style, le passage par la parodie, voire même le grotesque. Il en joue avec les costumes. Si Hannibal est vêtu comme un militaire intemporel, les financiers au pouvoir à Carthage sont en costume et le Roi Prussias qui trahira Hannibal a un bicorne bordé de fourrure et un manteau d’apparat, à la traîne interminable. Avec autant d’acteurs, la distribution est forcément un peu inégale, mais Jacques Bonnaffé campe un formidable Hannibal, remarquable stratège aimé de ses soldats, mais trahi par ses concitoyens qui ont le pouvoir, homme sans illusion mais qui ne renonce pas. On peut aussi citer Gaetan Vassart qui campe un Giscon parvenant in fine à retrouver son honneur et Pierre-Alain Chapuis qui incarne un Prussias plein de morgue et de lâcheté.

Même si le texte eût gagné à être un peu élagué, on peut remercier Bernard Sobel d’avoir choisi cette pièce dont la problématique résonne bien aujourd’hui.

Micheline Rousselet

Mardi et jeudi à 19h30, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 15h

Théâtre de Gennevilliers

41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 41 32 26 26

www.theatredegennevilliers.com

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