Actualité théâtrale

Jusqu’au 19 avril au Théâtre de la Colline

« Hinkemann »

Quand la pièce commence, Hinkemann tient dans la main un chardonneret auquel sa belle-mère a crevé les yeux car l’on prétend qu’ainsi ils chantent mieux. « On est pareil toi et moi » dit-il dénonçant la cruauté des hommes et la guerre, où une balle française l’a émasculé. Sa jeune femme, Grete, est près de lui, il a pour elle des gestes d’amour délicats et pleins de sensualité, mais il sait que désormais pour lui, le bonheur est impossible. Grete se laisse séduire par Paul, un beau parleur ami de Hinckemann, et découvre avec lui que le seul travail qu’a trouvé son mari, consiste à égorger, avec ses dents, des rats dans une fête foraine. Les révélations au café d’un Paul ivre noueront le drame.
Théâtre : Hinkemman
Ernst Toller, l’auteur de Hinkemann, s’est porté volontaire en 1914 pour prouver à tous qu’il était un vrai Allemand. Il rentre deux ans après, pacifiste convaincu. Après la guerre, dans la foulée de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, il participe à la République des Conseils de Munich et après sa chute est condamné à cinq ans de forteresse. C’est là qu’il écrit Hinkemann , où l’on trouve tous les thèmes qu’il développera dans ses œuvres jusqu’à son suicide à New-York en 1939. Pour lui le théâtre doit être un art en phase avec son époque et l’instrument d’une pensée politique visant à transformer la société. La pièce, située dans une Allemagne vaincue où sévissent le chômage et la misère, dénonce la guerre, l’exploitation du prolétariat, la domination que subissent les femmes, l’antisémitisme, le nationalisme allemand et l’avènement des crapules nazies sans cervelle qui prennent le peuple par ses instincts les plus bas et le conduisent à abandonner son humanité. Le propos de Toller est beaucoup moins didactique et plus désespéré que celui de Brecht. Il rêve d’un monde pacifié et juste mais, pour lui, la révolution politique ne se conçoit pas sans la transformation intérieure des êtres. C’est pourquoi Hinkemann n’a pas d’illusion sur la solidarité au sein du prolétariat et pose à ses camarades la question du bonheur pour la génération qui, comme lui, a été sacrifiée dans la guerre.

La mise en scène par Christine Letailleur de cette pièce, peu jouée en France, fera date. Dans un décor très inspiré du cinéma expressionniste de l’époque, avec une verrière derrière laquelle passent lentement les personnages, les éclairages très ciblés créent des zones d’ombre emplies d’inquiétude. Tandis que Paul et Grete s’enlacent au milieu de la foule qui se presse à la fête foraine et aperçoivent Hinkemann dans son numéro forain, on entend les cris des vendeurs de journaux qui annoncent les pogroms et les incendies de synagogues. Le forain (Christian Esnay) dit à Hinkemann Abruti de la patrie, tu seras ma bête de foire et chante Viens poupou le. Christine Letailleur s’est entourée d’artistes avec lesquels elle a l’habitude de travailler. Charline Grand donne au personnage de Grete de la grandeur. Jeune femme qui pleure sur son couple ruiné par l’infirmité de son mari au début, elle revient vers lui avec dignité mais finira, elle aussi, broyée. Richard Sammut, sifflotant La Traviata, incarne un Paul séducteur sans scrupule, représentant de cette humanité que dénonce Ernst Toller, car elle foule aux pieds les valeurs humanistes qui devraient être celles du monde auquel l’écrivain aspire. Hinkemann est au centre du dispositif et c’est Stanislas Nordey qui l’interprète avec une sensibilité d’écorché désespéré. On s’accroche à ses mots et l’on croit entendre Ernst Toller quand il dit : « Je n’ai plus la force de lutter, de rêver. Cette époque n’a pas d’âme…La nature de l’homme est plus forte que sa raison. Celle-ci n’est là que pour nous berner ».

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30

Théâtre National de la Colline

15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

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