Actualité théâtrale

Théâtre de l’Épée de Bois

"Hinterland" Jusqu’au 24 juin

Dans un couvent isolé, cinq jeunes filles à la voix pure, chantent sous la direction d’une surveillante à la voix douce mais ferme, qui les tient entièrement à l’écart du monde. Elles rient, jouent à colin-maillard et chantent. L’orage gronde et au milieu du chant, l’une d’elles, Madeleine, entre en extase, le sang sort de sa bouche. On la conduit à l’infirmerie et la surveillante affolée quitte le couvent et va chercher de l’aide dans le monde des hommes. Trois d’entre eux, un policier, un médecin et un apprenti journaliste, se dirigent dans la pluie et la tempête, vers le couvent difficile d’accès.

Le texte de Virginie Barreteau nous entraîne dans un monde étrange, où le chant introduit un équilibre fragile entre le sanctuaire protégé - mais de quoi, des désordres du monde, du désir charnel ? – et le monde des hommes. Par le chant, les jeunes filles et la surveillante cherchent le lien avec l’invisible, avec le spirituel, peut être sans le dire le chemin vers l’extase mystique, pourtant le nom de Dieu n’est jamais prononcé. Mais c’est aussi du passage de l’enfance à l’âge adulte, vu comme une blessure, d’où la vision récurrente du sang qui s’écoule de la bouche de Madeleine et forme un long serpent rouge sur sa robe blanche, qu’il s’agit. Autour des personnages, la nature apparaît à la fois comme source de vie mais aussi de peur, de trouble avec les éléments déchaînés. Lorsque les hommes se mettent en mouvement vers le couvent, c’est à la fois le désir et la peur qui gagnent les jeunes filles.

crédit Benoit Fortrye

La mise en scène d’Alain Batis, la scénographie de Sandrine Lamblin et les éclairages de Jean-Louis Martineau représentent un travail remarquable. Les jeunes filles en robe grise sont comme prisonnières d’un cercle de terre claire, dominé par une échelle métallique où se tient la surveillante vêtue de noir. Les éclairages font penser aux tableaux du Caravage. Les hommes en route vers le sanctuaire apparaissent en ombres chinoises, pliés par le vent et fouettés par les zébrures de la pluie. La scène du rêve que fait Anne, une des jeunes filles, nous plonge dans l’univers « du cirque baroque et pornographique » de certains films de Fellini. Les références picturales ou cinématographiques servent avec bonheur le texte.

La musique de Cyriaque Bellot contribue au mystère que dégage l’ensemble avec les voix pures des jeunes filles et les bruits inquiétants de la nature, des pas dans les couloirs, du vol de la colombe coincée dans le carreau.

Dans ce vertige entre ciel et terre, entre désir de vie et peur de la sexualité et du désir, entre silence et chant, entre rires et sanglots, les acteurs jouent une partition subtile. Les jeunes filles passent de la candeur à l’extase, de la douceur à la révolte, de la soumission au désir de liberté, de l’innocence à la sauvagerie. Camille Forgerit, qui incarne une Anne qui cherche l’extase dans l’anorexie pour finalement échapper à ce monde fermé, est particulièrement saisissante dans sa capacité à passer d’un registre à l’autre.

Au total c’est un spectacle onirique et fascinant, très original, que nous propose la Compagnie de la Mandarine Blanche. Il ne faudrait pas, à lire cette critique, penser que la pièce ne s’intéresse qu’à une quête mystique, les thèmes évoqués sont bien plus vastes : passage à l’âge adulte avec ce que cela implique de désir et de peur, attirance de ces jeunes filles, qui cherchaient l’abandon et l’oubli, vers les hommes qui représentent le savoir et l’accès à un monde plus riche mais plein de dangers. La beauté de l’ensemble, dialogues, musique, éclairages et scénographie, impressionnent.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 18h
Théâtre de l’Épée de Bois
Cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 08 39 74

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