Actualité théâtrale

Jusqu’au 13 février au Théâtre de la Tempête

« Hiver » de Zinnie Harris

Pour cette création nous proposons ici deux approches critiques, différentes et complémentaires, par deux membres de la rédaction. Ph. L.

Zinnie Harris est une jeune auteure britannique installée à Edimbourg. Par le biais de la mise en scène, elle est arrivée à l’écriture. Elle a ainsi écrit et mis en scène pour la Royal Shakespeare Company une trilogie, dont « Hiver » constitue la partie centrale. La guerre est en train de se terminer, mais la paix ne durera guère. Le début, où une femme, Maud, accepte d’échanger de la viande de cheval déjà pourrie contre un enfant mutique que lui cède le grand-père de l’enfant est très shakespearien. La violence de la guerre est là, l’amour est étouffé, chacun ne pense qu’à survivre. Mais les conséquences de la guerre sont beaucoup plus complexes. Zinnie Harris écrit : « quand les gens vivent depuis longtemps en guerre, ils en viennent à se définir par rapport au conflit. Et quand la paix revient, ils ne savent plus comment s’identifier ». La paix revenue, Maud veut commencer une nouvelle vie, avec son « mari » rentré de la guerre et cet enfant. Le mensonge s’installe, il permet de revivre, mais un faux mari, un faux enfant, des rapports violents car la violence n’est pas que dans la guerre, elle est aussi en l’homme, tout cela permet-il de repartir ? On pense parfois à Edward Bond, pourtant la pièce n’a pas la noirceur des pièces de Bond. Il y a une promesse de futur avec l’amour de la vie, de l’enfant et de la parole retrouvée.

La mise en scène de Guy Pierre Couleau est très efficace. Elle est magnifiée par une belle scénographie où au début dans une atmosphère très noire, se distinguent à peine trois silhouettes, celles de la femme, du grand-père et de l’enfant dans la guerre. La paix revenue, le plancher blanc de la maison peut se soulever afin de faire apparaître une rivière, lieu de paix où vont pêcher le père et l’enfant, mais aussi lieu de mystères et de dangers lorsque des brumes s’en échappent et que c’est là que le doute commence. Une arche blanche symbolise le seuil de la maison. L’éclairage est violent comme les sentiments des personnages. Des projections vidéo au sol stylisées scandent le passage d’une scène à l’autre. Anne Le Guernec en Maud est impressionnante, passant de la furie de la femme qui défend sa pitance pour survivre à la passion amoureuse et à l’amour maternel qui ne recule pas devant la violence. Sa relation amoureuse avec son « mari » Grenville - très bon Philippe Cousin fragile et violent en même temps - tissée d’amour et de crainte, révèle le volcan qui se cache sous les rapports familiaux quotidiens. Ce que nous dit Zinnie Harris, c’est que d’une guerre, personne ne sort indemne. La vie prend un tour plus violent et plus âpre et les deux acteurs épousent bien le côté sombre, complexe et mystérieux des personnages.
Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 28 36 36
www.la-tempête.fr

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"Hiver" est un texte, limpide et chargé de symboles, de la jeune dramaturge anglaise Zinnie Harris. Sa pièce dont l’écriture oscille entre un théâtre de recherche et la simplicité de la fable est à la fois une réflexion sur l’écriture théâtrale et un regard douloureux sur un monde en lutte avec lui-même.
Une jeune femme, dans un pays en guerre où sévit la famine , traîne avec elle une carcasse de cheval. Elle croise le chemin d’un vieil homme et de son petit fils affamés. Maud échange le cheval contre l’enfant qui remplacera celui qu’elle a perdu.
Quand la paix revient, le mari qu’on croyait mort réapparaît après dix ans d’absence. N’ayant jamais connu son fils, il va prendre l’enfant pour le sien.
Le mutisme du garçon et la charge du mensonge vont finir par peser lourd sur la vie de la famille et la révélation de la vérité va conduire à un sacrifice…
Zinnie Harris passe par les mythes anciens pour parler de notre époque et son théâtre, s’il s’inspire de Sophocle, n’est pas loin non plus de celui d’Edward Bond.
Mais c’est la grande lisibilité de son texte qui saute aux yeux. Son souci de clarté, l’accessibilité immédiate, l’économie de moyens frisent parfois le minimalisme ou la naïveté, et la simplification poussée devient presque préjudiciable à l’intérêt du spectateur. Et pourtant, l’ensemble ne manque ni de profondeur, ni d’intense richesse.
Zinnie Harris a mis au centre de sa pièce, un personnage d’enfant. Du coup, le passage à la mise en scène présente une difficulté. Car il faut, pour jouer ce rôle silencieux, basé sur la présence et la qualité des regards, un jeune comédien hors pair.
A Colmar où la pièce a été créée, on n’a pas tari d’éloges à propos du jeune Charly Kappier confondant d’aisance et de naturel. Le jeune comédien qui donnait la réplique à ses partenaires adultes l’autre après-midi sur la scène du théâtre de la tempête manquait cruellement de ces qualités et le spectacle tout entier semblait pâtir de cette faiblesse.
Gageons qu’il prendra plus d’aisance au fur et à mesure des représentations ou que les deux autres enfants qui reprennent le rôle en alternance seront plus convaincants.
Mais de l’écriture minimaliste de Zinnie Harris se dégage mystérieusement une telle force, une telle puissance qu’ "Hiver" vaut le détour…
Francis Dubois

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