Qu’est-ce qu’un établissement ?

Interview de Manuela Mendonça, membre du secrétariat national de la FENPROF 1 et responsable des relations internationales. L’autonomie au Portugal !

QUEL EST LE CADRE JURIDIQUE D’UN ÉTABLISSEMENT (COLLÈGE OU LYCÉE) AU PORTUGAL ?

Les établissements dépendent administrativement, financièrement, disciplinairement et pédagogiquement du ministère de l’Éducation. Le respect rigoureux des normes émises directement par le Ministère ou les Secrétariats d’État et des délégations régionales, dans le cadre de délégations de compétences, est la règle fondamentale de toutes les actions des écoles. Le non-respect implique des mesures disciplinaires.

Remarque : Une des mesures d’austérité imposé pendant le mandat du gouvernement de droite (2012-2015) et de la troïka a été le regroupement des écoles/établissements en « unités organiques » de grande dimension. Par exemple : le collège X + le collège Y +le lycée Z sont devenus une seule « unité organique », nommée « groupe scolaire Z ». C’est à dire que dans le collège X et le collège Y, il n’y a plus de directeur, ni de conseil pédagogique, ni de services administratifs, etc. Tout est centralisé dans l’école siège du « groupe scolaire ». Les enseignants ont souvent des classes dans différents écoles du groupe scolaire.

On a actuellement au Portugal 811 « unités organiques » (713 groupes scolaires et 98 écoles non groupées), avec une composition variable, tant en nombre d’établissements que dans les niveaux d’enseignement qu’ils enseignent. Sur les 713 groupes scolaires, 415 fournissent tous les niveaux et tous les cycles de l’enseignement obligatoire.
Cela a été une mesure de restriction budgétaire, que nous contestons fortement. Nous défendons la fin des méga-groupements scolaires, des unités organiques déshumanisées et sans rationalité pédagogique

QUEL EST LE DEGRÉ D’AUTONOMIE ET QUELS SONT SES DOMAINES ?

Dans le cadre législatif en vigueur, l’autonomie est définie succinctement comme la capacité d’élaborer et de réaliser un projet éducatif avec la participation de tous ceux qui sont impliqués dans le processus éducatif. Les domaines autonomes peuvent être analysés dans les aspects culturels, pédagogiques, administratifs et financiers / budgétaires.

Le degré d’autonomie des écoles est presque nul dans les aspects administratifs et budgétaires. Tout est défini par l’administration et les « petites fenêtres » d’action autonome n’ont aucun poids dans la définition des chemins d’action locaux, à savoir dans la mise en œuvre du projet éducatif. C’est-à-dire que les intentions d’une communauté éducative peuvent être façonnées dans le projet éducatif, mais sa mise en œuvre est conditionnée par d’autres variantes.
Dans les domaines pédagogique et culturel, les écoles ont plus de liberté dans la définition de leurs propres projets éducatifs, mais des règles administratives rigides et des contraintes budgétaires limitent toute liberté d’action.

COMMENT S’EST PASSÉ LE DISPOSITIF D’ÉLECTION DU CHEF D’ÉTABLISSEMENT PAR LES PROFESSEURS, CONTINUE-T-IL ET QUEL LE BILAN ?

Un peu d’histoire :

Avant la révolution (25 AVRIL 1974), il y avait des recteurs/ directeurs. Nommé par le gouvernement et, évidemment, ils étaient des courroies de transmission des directives de la dictature.

Après la révolution (1976/1998), il y a eu des conseils directifs, une équipe d’enseignants élus démocratiquement par leurs pairs. Le président de ce conseil représentait l’école et avait le pouvoir disciplinaire sur le personnel, mais n’avait pas d’autres pouvoirs spéciaux. Il soumettait ses options et décisions au collectif du conseil directif et du conseil pédagogique [1]. Avant 2008, ces représentants étaient librement élus par les membres de chaque département et le président du conseil pédagogique était aussi librement élu par tous ses membres (quelques fois c’était le président du conseil directif, d’autres fois c’était un autre membre). Depuis 2008, c’est le directeur qui choisit les représentants des départements et le directeur est obligatoirement président du conseil pédagogique. Cela a conduit à une configuration monolithique de cet organe - les opinions, les sensibilités et les différents points de vue sur la vie de l’école et ses projets pédagogiques ne peuvent plus se confronter d’une manière démocratique.
Sauf dans les deux années après la révolution (74-76), l’autonomie n’existait pas, tout devrait être en conformité avec les normes légales et les règlements, mais le collectif était la règle.

En 1998, un changement dans la législation a permis aux écoles de choisir démocratiquement (les enseignants, le personnel et les parents) entre avoir un Directeur ou suivre avec un Conseil Directif. Très peu d’écoles ont choisi avoir un directeur.

En 2008 le paradigme a changé : la démocratie a donné lieu à la technocratie. La figure du Directeur est devenue obligatoire pour toutes les écoles (on l’a appelé le retour du recteur). Représentant unique et tout-puissant. Le directeur n’est pas élu par la communauté scolaire, "lato sensu", mais par un Conseil Général, avec un maximum de 21 éléments, où les enseignants ne peuvent dépasser un tiers du nombre total. Les représentants de la municipalité ont souvent le rôle le plus déterminant dans le choix. Pour le conseil pédagogique les enseignants ne peuvent plus élire librement leurs représentants, c’est le directeur qui les choisit. Au contraire de ce que dit notre loi d’éducation, dans l’administration des écoles au Portugal en ce moment, les critères pédagogiques sont subordonnés aux critères administratifs et financières. La pédagogie a été remplacée par la bureaucratie…

QUEL EN EST LE BILAN SYNDICAL ? QUELLE POSITION SYNDICALE AU DÉPART ET À L’ARRIVÉE ?

La FENPROF [2] est fortement critique de l’actuel système, estimant qu’il représente une sérieuse régression dans le fonctionnement démocratique de l’école publique, évidente dans la concentration du pouvoir en une seule personne, dans l’abandon des pratiques démocratiques collégiales, dans la quasi-disparition des processus électoraux, ou dans la limitation de la participation des enseignants aux décisions éducatives et de politique éducative.

Au cours des années, l’impact négatif du modèle s’est accentué, dans les relations de travail et dans le climat scolaire lui-même, provoquant des conflits. Dans certaines écoles, il y a des situations fréquentes d’abus de pouvoir, ce qui entraîne un sentiment croissant d’insécurité et de peur. Et la situation pourrait être encore plus grave sans les idées personnelles de certains directeurs qui réussissent encore à contrer la nature du modèle et les pratiques qu’il favorise.

C’est dans ce contexte que la FENPROF est en train de développer une campagne pour changer le système actuel. Nous défendons un cadre législatif qui consacre de grandes lignes de force pour l’organisation scolaire - l’éligibilité des organes, la collégialité de son fonctionnement et la participation des représentants de la communauté scolaire dans la prise de décision - avec des marges de liberté significatives, qui permettent de mettre en œuvre les solutions les plus adaptées à l’exercice de l’autonomie légitime des écoles.

Dans ce processus, il est important de clarifier les compétences qui devraient être décentralisées au niveau local et aux écoles, ainsi que les organismes qui devraient les assumer. Ces organes doivent être légitimés démocratiquement et avoir une représentation scolaire et communautaire adéquate. Nous défendons, au niveau local, la création de conseils locaux d’éducation - des organes d’administration de l’éducation et de participation sociocommunautaire, dans laquelle les municipalités jouent un rôle important mais pas déterminant.

En ce moment le gouvernement a présenté au parlement un projet de loi qui prévoit la décentralisation des responsabilités pour les municipalités. La FENPROF n’est pas d’accord : il est possible de décentraliser l’administration de l’éducation au niveau local et aux écoles, sans mettre en question la responsabilité de l’État pour le système d’éducation publique et sans courir les risques associés aux processus de municipalisation : l’accentuation des asymétries entre les écoles dans différentes municipalités ; la déresponsabilisation de l’État pour le financement de l’éducation publique ; une plus grande perméabilité à la privatisation et à l’externalisation de l’éducation ; un plus grand contrôle sur les écoles ; un système de recrutement arbitraire et non transparent ; l’augmentation du clientélisme, le sentiment d’insécurité et le démotivation des enseignants.

Ce sont des risques qui ne peuvent être ignorés, en particulier dans un pays où les municipalités et les régions ont des niveaux très divers de développement économique, social et culturel. Ces différences auront nécessairement des répercussions sur la qualité de leurs offres d’enseignement et sur la disponibilité des ressources, mettant en péril l’égalité des chances.

Notes

[1Le conseil pédagogique est « l’organe de coordination pédagogique et de supervision et orientation pédagogique de l’école/groupe d’écoles, dans les domaines pédagogique et didactique, de l’orientation et la formation initiale et continue des enseignants et du personnel ». Ses membres sont des enseignants qui ont des responsabilités de coordination pédagogique, notamment au niveau disciplinaire (ex : 1 représentant du département de langues, 1 représentant du département de sciences, etc)

[2Fédération de syndicats d’enseignants/professeurs, de la petite enfance à l’université. Il n’y a pas des syndicats de chefs d’établissements au Portugal, parce qu’ils sont des enseignants, ils n’ont pas une carrière spécifique. Quand ils finissent leurs mandats, ils retournent à leur poste d’enseignant, au contraire de ce qui se passe en France.

Autres articles de la rubrique Qu’est-ce qu’un établissement ?