Actualité théâtrale

au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 24 avril puis en tournée

« Invisibles » de Nasser Djemaï

Autour d’une table en formica, dans un foyer Sonacotra, cinq chibanis jouent aux dominos. Ces vieux maghrébins arrivés pendant les "trente Glorieuses" sont aujourd’hui coincés en France parce que leurs liens avec le pays se sont distendus, parce qu’ils ne toucheraient qu’une maigre pension s’ils quittaient la France et parce qu’ils ne sont plus de là-bas sans être vraiment d’ici. Martin Lorient, à la recherche d’un père qu’il n’a pas connu, va les rencontrer et les écouter.

Nasser Djemaï a voulu donner la parole à ces hommes, qui ont largement contribué à la croissance dans l’après-guerre, construisant routes et maisons, produisant acier et automobiles et qui sont restés ici seuls et invisibles parce que devenus pauvres, vieux et inutiles. Il a recueilli leurs propos, les a filmés, et à partir de ces témoignages et de ses souvenirs d’enfance, a construit une histoire qui permet de leur donner la parole pour ne pas les oublier. Le résultat donne une pièce belle, pudique et tendre, où l’on est parfois très ému et où souvent on rit, car ils ont un sens de l’humour très aiguisé. On y entend la dureté de l’exil, le désespoir du père qui dit à son fils « si tu veux vivre, il faut que tu oublies ta famille ». Il y a chez eux une lucidité sur la France comme sur l’Algérie, lorsque l’un d’eux se compare à une poule à laquelle tout le monde enlève des plumes ou lorsqu’il se demande si quand il retourne au pays, c’est lui qu’on attend ou son argent. Chez eux pas de mythification du pays « y a plus rien là-bas à part le mariage et la misère », mais une parole populaire juste et souvent très percutante. Quant aux femmes si lointaines, elles ne sont pas sur scène, sinon comme une sorte de fantôme flou dans une vidéo, mais elles hantent les esprits.
Pour que la pièce fonctionne bien, il fallait qu’on voie vivre ces chibanis, qu’on les voie se colleter avec les petits soucis quotidiens, qu’on entende leur colère et leur peine mais aussi qu’on distingue des caractères différents, des petites manies, des histoires différentes, entre ici et là-bas. Et là c’est très réussi avec des acteurs formidables (Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Kader Kada, Mostefa Stiti et Lounès Tazaïrt, sans oublier David Arribe). Il faut les voir tourner la tête en chœur pour suivre le rugissement d’une mobylette qui tourne en rond dans la cité, tandis que l’un d’eux s’exclame : « Sale race ! Des fois je demande à Allah qu’ils tombent et se cassent les dents, comme ça ils arrêtent avec la mobylette ! »
Réussir à traiter un sujet de société sensible, avec lucidité, sans pathos, sans manichéisme et avec humour, c’est le pari très réussi de Nasser Djemaï. Les rires, les nombreux rappels et les bravos enthousiastes de la salle où les jeunes et les Maghrébins étaient très représentés en témoignent.
Micheline Rousselet

Du mardi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 16h
Théâtre de la Commune
2 rue Edouard Poisson, 93304 Aubervilliers
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 33 16 16

Depuis la création en novembre 2011 à Grenoble (MC2), en passant par le Festival d’Avignon 2012, la tournée se poursuit à Chambéry les 28 et 29 mai 2013
(à l’Espace Malraux scène nationale de Chambéry et de la Savoie) ; voir ensuite sur http://nasserdjemai.com/invisibles_06.htm (PL)

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Une des dernières soirées de carnaval »
    Goldoni écrit cette pièce alors qu’il s’est décidé à quitter Venise, sa ville qu’il aime tant et qui l’a tant inspiré. Il est lassé de la guerre d’usure que mènent ceux qui, à la suite du Comte Gozzi,... Lire la suite (11 novembre)
  • « Une bête ordinaire »
    Elle a sept ans et demi, des seins comme des clémentines et l’impression qu’une bête sauvage lui crève le ventre. Elle a fait du garage à vélo de l’école sa cabane et y invite des petits garçons à toucher... Lire la suite (8 novembre)
  • « Le présent qui déborde »
    Après Ithaque , Christiane Jatahy continue à voyager dans l’Odyssée pour y trouver ce que ce poème vieux de 3000 ans nous dit du monde où nous vivons. Nous avions été peu convaincus par Ithaque où... Lire la suite (7 novembre)
  • « Tigrane »
    Tigrane disparaît un jour. On ne retrouve sur la plage que son skate et une bombe de peinture. Dans notre pays où l’école ne réussit pas à assurer une véritable égalité des chances, Tigrane semblait mal... Lire la suite (6 novembre)
  • « Place »
    De Place , couronnée par le prix du jury et le prix des lycéens au festival Impatience 2018, Tamara Al Saadi, son auteur dit : « la pièce est née de la nécessité de parler de ce sentiment qu’éprouvent... Lire la suite (6 novembre)