Actualité théâtrale

au Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 21 octobre 2011

"J’aurais voulu être égyptien" d’après le roman de Alaa El Aswany, mise en scène Jean-Louis Martinelli

Depuis deux ans, Jean-Louis Martinelli avait le projet d’adapter une partie de l’œuvre de l’écrivain égyptien Alaa El Aswany. Le soulèvement du printemps n’a fait qu’accélérer son désir. La choix s’est porté sur "Chicago" rebaptisé pour le théâtre "J’aurais voulu être égyptien" où, dans le microcosme d’un département d’université, l’auteur reconstitue une Egypte en réduction.
Les personnages de ce récit polyphonique sont pris en étau entre l’Amérique où ils se sont installés pour des raisons différentes et l’Egypte, à laquelle ils restent profondément attachés.
Une Amérique sous le choc des événements du 11 septembre et une Egypte douloureuse où se lisent les prémices de la prochaine révolution.
"J’aurais voulu être égyptien" traite à la fois de la question politique et de la question humaine. Ici, Alla El Aswany utilise la situation politique pour poser la question humaine.
Un arabe qui peine à s’intégrer à la société occidentale, une femme voilée qui tente d’élargir sa culture sexuelle, un exilé partagé, pour définir sa patrie, entre l’endroit où il vit et ce quelque chose d’autre qui vit en lui, sont, dans l’œuvre de l’écrivain égyptien, des questionnements plus humains que politiques.
Sous Moubarak, l’Egypte n’est pas seulement l’alliée des Etats-Unis. Son existence même en dépend. Elle est redevable aux Etats-Unis qui lui versent une importante aide économique et militaire, et le pays participera à la seconde guerre du Golfe en 1990-91 en échange d’un allègement de sa dette extérieure.
Une situation qui renforce l’existence d’un système policier, encourage la corruption, favorise toutes sortes de dérives, mais renforce chez certains, le désir de révolution.
Tout l’art d’Aswany est de placer ces questions au niveau du quotidien à travers les difficultés d’un couple en phase de rupture, les ambitions d’un homme prêt à toutes les compromissions pour obtenir une promotion, la rencontre amoureuse d’un étudiant égyptien boursier –fraîchement arrivé aux USA - et d’une jeune américaine juive, les souffrances d’un médecin chassé d’Egypte parce qu’il était copte, devenu aux USA un éminent chirurgien de renommée internationale sollicité par le régime égyptien pour opérer un de ses dignitaires...
Ainsi, dans "J’aurais voulu être égyptien" l’avenir du couple, l’espace de la sensualité et du désir est gangrené par le politique.
La mise en scène de Jean-Louis Martinelli occupe la totalité du grand plateau de la salle transformable. Les huit comédiens qui jouent le spectacle sont "dramatiquement" présents ou sillonnent la scène, observateurs actifs ou présences immobiles.
La construction de ce récit foisonnant, contrasté, dramatique et souvent drôle est parfaitement réussie et chacun joue sa partition tambour battant.
Deux heures quarante-cinq qu’on ne voit pas passer, même si on sent bien que certaines évolutions déconcertent parfois des spectateurs, Jean-Louis Martinelli ayant fait le choix inévitable de supprimer une partie des situations du roman (très dense, passionnant et particulièrement prémonitoire – 450 pages écrites en 2006) tout comme des choix de mise en scène parfois déroutants mais particulièrement réussis et remarquablement interprétés par les 9 comédiens qui ne quittent pratiquement jamais la scène. Toutes les transformations vestimentaires ou de personnages s’effectuent à vue dans la profondeur ou la largeur de l’espace qui est ici très important. Ce n’est pas en soi une innovation mais cela se charge de multiples significations. Leurs positions d’observateurs lorsqu’ils ne sont pas les personnages principaux des actions –jamais indifférents et même parfois avec des expressions impliquant un jugement sur ce qu’ils voient - donne au départ l’impression d’un choix de situation de répétition, d’une sorte de pièce en train de se faire… On découvre vite des intentions beaucoup plus subtiles, au delà de transitions chantées impliquant l’ensemble ou une partie des comédiens, où se dépassent aussi les articulations d’histoires parallèles (à la manière d’un montage alterné cinématographique)… dans cette observation permanente, non sans rapport avec le développement de la société de surveillance américaine des années Bush où sont particulièrement observées –surveillées- en permanence les communautés intellectuelles exilées des pays arabes…
Francis Dubois, Philippe Laville

Théâtre Amandiers-Nanterre
7 Avenue Pablo Picasso 92 022 Nanterre cedex
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 46 14 70 00
www.nanterre-amandiers.com

Quelque rencontres autour du spectacle :

Samedi 24 septembre, au Théâtre, en coopération avec Le Monde Diplomatique
De 15h à 17h : Afrique Aller-Retour
En partenariat avec France Inter
Rencontre avec Alaa El-Aswany et le metteur en scène Jean-Louis Martinelli, ponctuée de lectures d’extraits du dernier livre de Alaa El-Aswany
On the State of Egypt.
(à paraître en novembre aux éditions Actes-Sud)
À 18h : Le réveil arabe
Débat animé par Badr Eddine Arodaky, directeur général adjoint de l’Institut du Monde Arabe avec Alain Gresh, directeur adjoint du Monde Diplomatique, Stéphanie Latte-Abdallah, historienne et politologue, chercheure à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence et
Alaa El-Aswany, écrivain.
À quelle modèle de société, à quelle manière de vivre pensent, dans leur singularité, ceux qui ont chassé les pouvoirs autoritaires. Quels rapports économiques, politiques, culturels entendent-ils entretenir avec le monde ? Quels intérêts prévaudront, par exemple, dans l’entrelacs des relations franco-arabes ; la recherche insensible des profits, entre autres, pétroliers pour les uns, une meilleure redistribution des richesses pour les autres ?
Entrée libre (confirmation souhaitable au 01 46 14 70 10 de 14h à 18h. Navettes gratuites avant et après les débats.
Samedi 1er octobre 11h – Médiathèque du Petit-Nanterre (6 place des Muguets)
Lecture de textes de Alaa El-Aswany par May Bouhada et Jean-François Perrier

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