Autour du Jazz

Rencontres de troisième type (plus si affinités…)

JAZZ & CINEMA « Le jazz à l’écran, Hollywood, New York, Paris, Turin. 1929/1962 », « Nouvelle Vague ».

D’hier…
Le jazz et le cinéma sont les deux anti-arts majeurs du 20e siècle. Ils ont grandi aux Etats-Unis pour devenir des représentations de l’identité de ce pays, colonie de peuplement qui a toujours eu du mal à oublier les vagues d’immigration successives. Le classement par « races » reste vivant dans ce pays. Il faudrait presque écrire par « communautés ».
Les images du cinéma sont des stéréotypes de la culture américaine. Le cinéma, de ce point de vue, est plus que des images qui bougent. Il recèle en son sein les mythes fondateurs de cette nation. Le cinéma a donné des « visages » aux Américains et il a construit toutes les légendes.
Le jazz, avec sa dimension d’oralité – une partition ne permet pas de se faire une idée juste de la manière de jouer – sert de référence évolutive.
Les rapports entre le jazz et le cinéma ne sont pas un long fleuve tranquille. Ils sont, à l’évidence, trop proches. Par leur date de naissance mais aussi par les liens qu’ils créent entre œuvre d’art/Culture et marchandise. Ils participent l’un et l’autre directement d’une industrie. Ils sont à la fois création ET marchandise. Ils ont besoin du « retour sur investissement », de la valorisation du capital investi. C’est une grande première dans l’histoire des Arts, tels qu’ils se définissent au moment de la Renaissance. Ils conservent, pour les œuvres d’art, l’aura dont parlait Walter Benjamin. Cette cohabitation n’est pas sans poser des problèmes aux créateurs.
Jazz et cinéma subissent aussi le poids des idées reçues. Le jazz ne pourrait se marier qu’avec les « films noirs » pour parler français, les « séries B » aux Etats-Unis, autrement dit avec cette catégorie de films qui ne sont pas considérés comme des « œuvres », un peu des déchets suivant les modes de pensée de ces années cinquante où la censure est maîtresse des bonnes mœurs. Le jazz, musique de bordel, musique du diable suivant ces « bien-pensants » ne pouvaient illustrer que ces « pulp fictions » cinématographiques.

Cette manière de voir a vécu. Les critiques des années 50 et 60, les futurs cinéastes de la « Nouvelle Vague », ont réhabilité ces films.
Les jazzmen seront sollicités dans ces années 1950 pour donner aux images un sens supplémentaire. Shorty Rogers, trompettiste et arrangeur classé dans la « West Coast », soit du côté de Hollywood, composera même la musique d’un « Tarzan », le « vrai » avec Johnny Weissmuller.
Le jazz fait partie du cinéma dans ses premiers temps. Au temps du « muet », « Silent movie » dit-on de l’autre côté de l’Atlantique, les jazzmen accompagnaient l’action, soulignant les situations. « Count » Basie, « Fats » Waller mais aussi Stéphane Grappelli (au piano) ont fait là leurs premières armes s’appropriant un répertoire.
Le cinéma parlant arrive avec un titre prédestiné « Le chanteur de jazz » - « The Jazz Singer » - d’Alan Crosland, sorti en 1927 qui raconte l’accession d’un « Cantor » au statut de vedette de la variété américaine. Al Jolson incarne le rêve américain dans cette bluette qui n’a pas grand chose à voir avec le jazz.
Alain Tercinet, dans ce coffret de 3 CD construits comme trois volumes ayant leur spécificité, « Le jazz à l’écran », passe en revue quelques musiques de jazz et des jazzmen qui se manifestent sur les écrans de 1929 à 1962. Il commence logiquement par « Hallelujah » de King Vidor pour s’arrêter à « The Five Pennies » qui fait se rencontrer Louis Armstrong et Danny Kaye pour un échange assez délirant sur « When The Saints ». Entretemps, il nous aura permis de goûter à Mae West en compagnie de l’orchestre de Duke Ellington – qu’elle a imposé aux producteurs – ou Glenn Miller dans un curieux film, sorti en 1942 (disponible en DVD) « Orchestra Wives » - bizarrement traduit en français par « Ce que femme veut… » alors qu’il s’agit bien des épouses des musiciens de l’orchestre – qui raconte les jalousies de ces femmes obligées de subir le rythme infernal des tournées. Il permet de voir les membres de l’orchestre et de savourer quelques compositions et arrangements qui sortent des succès de l’orchestre. Ceci pour le volume 1.
Le volume 2 est totalement consacré aux musiques de ces films des années 1950 qui vont voir arriver dans les studios les musiciens de la Côte Ouest capable de lire à vue. Des compositeurs se feront remarquer comme Shorty Rogers déjà cité, dans « L’homme au bras d’or » d’Otto Preminger avec Frank Sinatra incarnant un joueur de poker drogué voulant devenir batteur, Leith Stevens moins connu ou Johnny Mandel sans compter John Lewis. La plupart d’entre ces musiques n’ont pas vieilli. Elles démontrent qu’elles peuvent vivre sans les images. A revoir certains de ses films, on peut s’apercevoir aussi qu’elles ne saturent pas l’image. Dans « L’homme au bras d’or », les dissonances ne sont pas gratuites. Elles accompagnent la descente aux enfers de ce drogué voulant rompre avec la poudre blanche. Frankie incarne ce personnage avec une force « vraie » qui nous touche encore aujourd’hui. Ce quartier de Chicago reconstruit en studio fait presque plus vrai que nature.
Le volume 3 fait entrer dans le cinéma français qui lui aussi utilisera le jazz. Musique rajoutée ou pensée. La plus connue, la plus intégrée à l’action ce sera « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. Miles Davis obligera ses compagnons – Barney Wilen, saxophoniste, René Urtreger, pianiste et Pierre Michelot contrebassiste à réagir aux images en improvisant sur deux accords. Une musique qui sait faire la part belle au silence.
Cette fin des années 50 et le tout début des années 60 sont marqués par la « Nouvelle Vague » au cinéma. Jean-Luc Godard, dans « A bout de souffle » fera cohabiter les compositions de Martial Solal avec la musique baroque.
Le jazz est sans conteste la musique de ce temps.

Un écho du passé conjugué au présent…
Stéphane Kerecki, contrebassiste et chef de groupe, a voulu rendre à la fois un hommage à ce cinéma de la Nouvelle Vague et au jazz en reprenant quelques-unes de ces musiques pour les rendre actuelles. C’est une grande réussite. En compagnie du pianiste John Taylor, d’une délicatesse créative qui laisse rêveur – dans tous les sens du terme -, de Emile Parisien, saxophoniste soprano qui s’impose comme une voix majeure et de Fabrice Moreau à la batterie, Stéphane se permet d’errer sur ces thèmes connus jouant ainsi avec notre mémoire et nos souvenirs. Pour quelques thèmes, il s’adjoint Jeanne Added, vocaliste qui fait penser à toutes les vocalistes de ces années-là à commencer par Jeanne Moreau. Partir de « Tirez sur le pianiste » de François Truffaut pour aller vers « A bout de souffle » de Godard est une sorte de voyage impromptu dans ces années de création continue. Le cinéma, le jazz se transforment ouvrant la porte à de nouvelles révolutions dans les manières de penser.
C’est aussi un appel au changement. Le rappel de cette période doit servir à construire de nouvelles révolutions esthétiques. Il faut aller visiter cet album, « Nouvelle vague », non par nostalgie mais pour se revivifier. En même temps, ces musiques sont aussi de notre temps…

Nicolas Béniès.

« Le jazz à l’écran, Hollywood, New York, Paris, Turin. 1929/1962 », présentation Alain Tercinet, Frémeaux et associés ; « Nouvelle Vague », Stéphane Kerecki quartet, Out There/Harmonia Mundi.

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