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L’Afrique et l’Amérique, un choc !

Le jazz, musique forgée par les Africain(e)s déporté(e)s aux États-Unis pour devenir esclaves, est le résultat dialectique d’un choc de cultures ou plutôt d’un choc d’acculturations. Les Européen(ne)s arrivé(e)s sur le sol américain en quête de liberté exportaient dans le même temps leur propre culture. Ces origines diverses de plusieurs strates d’immigration expliquent les spécificités des villes américaines, des accents qui se retrouvent dans la musique. Boston, pas exemple, fut contaminée par l’accent irlandais. Les Africain(ne)s étaient porteurs de cultures spécifiques, orales celle-là, aussi différentes que celles des Européens. Les nations africaines ont leur existence même si les États construits par les colonisateurs ne correspondent pas aux Nations anciennes. Les grands propriétaires terriens, esclavagistes – et pas seulement dans le Sud des États-Unis, dans le Nord aussi – avaient comme politique de séparer les familles, les ethnies pour éviter les révoltes. Du coup, à l’intérieur de ces grandes propriétés fermées, c’est un mouvement d’acculturation qui s’est enclenché. Un mouvement qui a duré. Une des résultante fut le vaudou comme synthèse des grands mythes de cette Afrique mais, du coup, l’Afrique se faisait rêve d’un eldorado, d’un Eden passé.

Comme pour les Européens, eux aussi en route vers l’acculturation pour trouver une nouvelle culture, une nouvelle identité. Avec une différence entre les descendants du May Flowers – ou prétendus tels – et les nouveaux arrivés, Juifs d’Europe de l’Est fuyant les pogroms, Italiens – Siciliens surtout - fuyant la misère à la recherche de la terre promise. Ces Américains à trait d’union se voyaient refuser l’ascension sociale et ont donc conservé plus longtemps leur langue, leurs us et coutumes. Ils ont choisi une autre voie pour s’intégrer, l’illégalité, les trafics pour ensuite se transformer en vrais capitalistes.

Sans parler du processus d’acculturation lié à un génocide, celui des Amérindiens aujourd’hui qualifiés de « Native Lands ».

Les blues, les jazz – une musique qui n’a pas de nom comme les habitant(e)s des États-Unis eux-mêmes – se sont construits après la guerre de Sécession (1861-65) dans les ghettos des grandes villes étasuniennes.

Quel est la part de l’Afrique dans la construction de ces musiques, de ces cultures ? Elle est très controversée. A juste raison. Les notations musicales, les accords ou les « modes » sont issus de la musique occidentale. Pourtant la part d’oralité, véritable héritage de l’Afrique, est omniprésente. On ne peut jouer du blues ou du jazz sans en avoir entendu. Au-delà, le jazz et le blues sont construits autour de la mémoire. Rien n’est oublié du passé mais les traditions, pour qu’elles se conservent vivantes, se doivent d’être bousculées.

La référence à l’Afrique est souvent politique comme le fait Marcus Garvey, créateur du slogan « retour en Afrique » resté comme un vœu pieu mais qui avait le mérité d’affirmer l’orgueil des origines de la communauté noire. Le père de Miles Davis, dentiste à Saint-Louis, fut un fervent partisan de Garvey comme beaucoup de cette « classe moyenne » noire.

Pour le reste, le Liberia – beau nom – fut un cuisant échec. Les descendants des nations africaines étaient devenus américains. Comme l’écrira Leroy Jones dans « Blues People », lorsque le Noir chantera le blues et son désespoir, il sera devenu Américain. C’est dire aussi l’importance de ces musiques dans l’histoire de la construction de ces États-Unis…

Bruno Blum dans ce coffret de trois CD, « Africa in America, rock, jazz et calypso, 1920 – 1962 », propose un cheminement. De nouveau, l’Afrique semble plus rêvée, plus en référence d’une revendication de dignité qu’une véritable influence. Tous les exemples n’apportent aucune preuve ni d’ailleurs, à l’inverse, d’une véritable influence du jazz sur les musiques africaines. La dialectique à l’œuvre construit une nouvelle musique, une nouvelle culture. Les parties n’expliquent pas le tout et le tout ne se réduit pas à ses parties. Le jazz est une dialectique vivante.

La musique reste. Ce coffret invite à la fois à la danse, à la transe mais aussi à la réflexion sur la constitution de ces musiques-art-de-vivre. Il commence fort justement par la voix de Marcus Garvey…

En même temps, il permet de visiter des chocs bizarres dont les ingrédients semblent les mêmes et qui donnent naissance en fonction d’autres facteurs à des résultats inattendus. Il aurait pu ajouter la musique afro-cubaine résultant elle aussi de ce choc de titans ou le tango qui ne se réduit pas à la Milonga.

Cadeau supplémentaire, il est des musiques que vous reconnaîtrez alors que le titre ne vous dit rien…

Nicolas Béniès.

« Africa in America. Rock, Jazz & Calypso 1920 – 1962 », coffret de 3 CD, présenté par Bruno Blum, Frémeaux et associés .

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