Actualité théâtrale

Jusqu’au 1er juillet au Théâtre de l’Épée de Bois

« L’Établi »

Dans la foulée de mai 1968, des étudiants militants maoïstes choisirent de s’établir en usine pour encourager la création d’un mouvement révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Robert Linhart, brillant normalien et critique du « révisionnisme » du Parti Communiste, fut l’un de ces Établis, à l’Usine Citroën de la Porte de Choisy. De son expérience il a tiré un livre paru en 1978, L’établi , où il raconte la chaîne, les méthodes de travail, la surveillance, la répression, les subtilités des positions hiérarchiques où les Maghrébins sont abonnés aux postes les moins qualifiés et les fortes têtes aux postes dangereux, mais aussi les moments de révolte et la grève. Ce sont tous les rapports sociaux de production évoqués par Marx qui sont convoqués ici, même la déqualification ouvrière qui commence à se mettre à l’œuvre dans ce début des années 70, mais ils le sont sous la forme d’un « roman sociologique » vibrant, où les ouvriers sont vivants avec leurs peurs, leurs différences, leurs questionnements mais aussi leur solidarité face à la hiérarchie.

Théâtre : L'Etabli

Olivier Mellor avait découvert le livre au lycée et a souhaité le porter à la scène. Il y a moins d’usines en France, la robotisation a changé les conditions de travail, mais le livre résonne encore au présent. Restait à trouver comment en faire un objet théâtral. Le travail accompli par Olivier Mellor et la Compagnie du Berger est impressionnant. Sur le plateau, le monde de l’usine et de la chaîne se déploie. Des acteurs martèlent, soudent, vissent, poussent des chariots, soulèvent des masses. Un narrateur, l’Établi, décrit le travail, le climat de peur qui règne à l’usine, le chantage à l’emploi et au logement puisque bon nombre d’ouvriers logent dans des foyers Citroën, les bagarres provoquées par la Direction pour pouvoir licencier les meneurs et la médecine du travail aux ordres. La chaîne est présente à travers les gestes répétitifs des ouvriers et l’on croit voir les balancelles circuler. La cigarette gagnée sur la chaîne au prix d’accélérations est sur les lèvres. Les différences de nationalités utilisées par la Direction pour diviser sont suggérées à travers des postures ou l’habillement. Des dialogues s’établissent, une simple enseigne Café des sports nous conduit là où s’élaborent les tracts et la décision de grève. Sur le devant de la scène des machines, des étincelles, de la fumée, de grandes plaques métalliques qui tombent avec un bruit assourdissant. En fond de scène de grandes photos en noir et blanc des années 70 et derrière cet écran, en ombres chinoises, trois musiciens. Toskano compagnon de route d’Olivier Mellor depuis 2007 et Vadim Vernay ont crée une musique comme un bruit de fond permanent qui occupe l’esprit des ouvriers, les empêchant de penser et de s’organiser.

Une réalisation magnifique, pédagogique autant qu’émouvante, capable de passer de l’organisation de l’exploitation ouvrière dans l’usine aux histoires de ces ouvriers qui tentent d’y résister.

Micheline Rousselet

Jeudi, vendredi, samedi à 20h30, le samedi et dimanche à 16h

L’Épée de Bois

La Cartoucherie, Route du Champ-de-Manœuvre

75012 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 08 39 74

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Veillée de famille »
    Deux frères et une sœur autour de la cinquantaine vont et viennent, discutent de tout et de rien pendant que de l’autre côté du couloir, leur vieille mère agonise. La conversation les conduit au bout... Lire la suite (21 mars)
  • « Le pays lointain »
    C’est l’ultime pièce de Jean-Luc Lagarce mort à 38 ans, en 1995, quelques jours après l’avoir terminée. On y retrouve le thème du retour de l’enfant prodigue parmi les siens, comme dans Juste la fin du... Lire la suite (21 mars)
  • « Madame Pink » Comédie d’Alfredo Arias et René de Ceccatty
    Pour rompre avec la monotonie de sa vie conjugale, madame Pink, une grande bourgeoise excentrique, décide un jour d’adopter un caniche. Or, le petit chien Roxie ira bien au delà des espérances de sa... Lire la suite (20 mars)
  • « Qui a tué mon père »
    C’est à la demande de Stanislas Nordey, acteur et metteur en scène reconnu, que Édouard Louis a écrit ce texte. C’est à une réconciliation avec ce père honni dans En finir avec Eddie Bellegueule que... Lire la suite (20 mars)
  • « Et ma cendre sera plus chaude que leur vie »
    Marina Tsvetaeva, qui connut un destin tragique, est une des plus grandes poétesses russes de la première moitié du XXème siècle. Son destin suit l’histoire russe. Son mari épouse d’abord la cause des... Lire la suite (19 mars)