Actualité théâtrale

au Monfort Théâtre, jusqu’au 9 janvier 2011

« L’Idéal Club » par la Compagnie 26000 couverts

Créée au milieu des années 1990 et dirigée depuis 2000 par Philippe Nicolle, la Compagnie "26 000 couverts" s’est installée dans une position singulière, entre théâtre de rue, music-hall débridé, burlesque dévastateur, sens et non-sens, farce et poésie brute. Elle fait la part belle au rock et au jazz tout en donnant toute sa place à l’acteur, mais un acteur décalé placé en position instable entre théâtre et music-hall. Comme le dit Philippe Nicolle, « la référence au music-hall, c’est peut-être quelque chose qui me permet de me libérer d’un carcan esthétique imposé par le théâtre contemporain… comme si ce que j’avais à raconter, je ne pouvais pas le contenir dans une forme qu’était le théâtre, qui est trop loin de moi, de mon histoire ».

Dans un cadre chaleureux, une sorte de dancing avec son néon extérieur et ses guirlandes de lumière colorées à l’intérieur, Philippe Nicolle interroge donc les acteurs-musiciens de la troupe « Ce serait quoi pour vous le cabaret idéal ? ». La perplexité des acteurs finit par laisser place à des propositions hilarantes : « y’aurait Chopin au piano, Hendricks à la guitare et je chanterais en grande robe rouge accompagnée par Gainsbourg » ou encore « euh… les spectateurs pourraient manger le décor ». Comme il faut bien s’y coller, on a donc les numéros de ce cabaret idéal et ce n’est pas triste. On a une femme qui tente de chanter « Fever » tandis que le batteur pète les plombs et se lance dans des improvisations déchaînées, une succession de cow-boys jouant de la flûte à bec de plus en plus faux, le pied appuyé sur une fausse bûche munie d’une poignée, les frères Vertigo spécialistes du trapèze sans trapèze, le dompteur qui utilise une tente autogonflable en guise de lion ou la tronçonneuse qui s’invite dans un duo de scies musicales. Le reste est à l’avenant. On oscille entre cruauté et dérision, absurdité et rire, entre burlesque et poésie comme dans le ballet des cartons d’emballage ou dans le duo entre un acteur et des bruits. Des respirations musicales, rock ou jazz, séparent les numéros de cabaret car les douze acteurs sont aussi musiciens.
La variété des formes et le travail collectif imprègnent tout le travail de la compagnie. Comme le dit Philippe Nicolle « la rencontre avec d’autres artistes, qui représentent aussi, comme dirait Deleuze, l’arrivée de l’altérité dans la forme, raconte aussi que la collectivité est la seule façon pour moi de me tirer du désespoir et de l’absurdité de ma condition ». Tout est dans cette phrase, le dérisoire de la citation de Deleuze, tout comme celle de Beckett dans le spectacle, et l’importance vitale accordée à la création collective. Quant au message du spectacle, le meneur de jeu le résume ainsi : « Pour moi l’Idéal Club, ça pourrait être une thérapeutique au désespoir ! Quelque part, j’ai envie de citer Kermit du Muppet-show qui disait « finalement que peut-il nous arriver de vraiment grave, à part mourir ! ».
En dépit de sa longueur - Philippe Nicolle, en Monsieur Loyal, évoque lui-même plusieurs fois la question avec ironie, mais n’a pu se résoudre à couper - le spectacle est enlevé, drôle, cocasse et aussi poétique. La proximité avec les acteurs-musiciens, la dimension absurde et burlesque du spectacle, une façon originale de se délecter des lieux communs font de ce cabaret déjanté un plaisir partagé.
Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h. Relâche le lundi et les 25 et 26 décembre.
Le Monfort Théâtre
106 rue Brancion, 75015 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 56 08 33 88
www.lemonfort.fr

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Granma, les trombones de La Havane »
    Cuba a fêté cette année le soixantième anniversaire de sa Révolution. Désormais, alors que Fidel Castro est mort, que reste-t-il des idéaux et de l’espoir que souleva et soulève encore cette révolution,... Lire la suite (12 décembre)
  • "Portrait de Ludmilla en Nina Simone"
    « Portrait de Ludmilla en Nina Simone » est repris du 13 au 21 décembre au Théâtre des Abbesses 31, Rue des Abbesses 75018 Paris - 01 42 74 22 77 https://www.theatredelaville-paris.comLire la suite (11 décembre)
  • « Féministe pour homme »
    Noémie de Lattre n’a pas attendu l’affaire Weinstein et me-too pour parler des femmes et du féminisme dans ses pièces et dans son livre. Et sur ce sujet son spectacle, qui tient du théâtre, du cabaret... Lire la suite (6 décembre)
  • « Trois femmes (l’échappée) »
    Joëlle, tout juste diplômée « auxiliaire de vie », vient d’être embauchée comme gardienne de nuit par la fille de la vieille et très riche Madame Chevalier. Celle-ci en vieille dame acariâtre qui n’a... Lire la suite (3 décembre)
  • « Dark circus »
    Quel étrange cirque où l’acrobate tombe, où l’homme canon s’envole au-dessus de l’Afrique pour ne plus réapparaître, où le manche d’une guitare devient un dompteur que le lion s’empresse de dévorer et où le... Lire la suite (3 décembre)