Actualité théâtrale

Jusqu’au 3 février au Théâtre de l’Aquarium

« L’absence de guerre »

Angleterre. Le charismatique leader du Parti Travailliste, George Jones, a enfin une chance d’accéder au pouvoir lors des prochaines élections. On plonge au sein de son équipe de campagne qui vit au rythme des sondages, de la préparation du discours à la Chambre des Communes, des débats sur le programme et sur ce qu’on peut et doit dire, le tout sous l’œil de la conseillère en image. George Jones a un gros capital de sympathie, mais il a aussi des faiblesses. Il a des lacunes en économie, il est trop naïf, trop spontané et trop confiant. On le suit dans cette course au pouvoir haletante, épuisante où s’usent les nerfs de ses collaborateurs. Saura-t-il rester un leader incontesté au fil des discours et quand il sera questionné par une star de l’information télévisée ? Comme dans les tragédies de Shakespeare n’est-ce pas toujours de l’intérieur que vient la trahison ?

Théâtre : l'absence de guerre

La pièce a été écrite en 1993 par un des plus grands dramaturges britanniques contemporains, David Hare, très attaché à un théâtre politique qui s’attache aux dérives du système politique et social anglais. David Hare a suivi la campagne électorale du parti travailliste au début des années 90, un parti qui semblait sur le point de gagner les élections, mais qui les perdra. Les questions politiques soulevées par la pièce sont toujours d’actualité et ne concernent pas que le Royaume-Uni. Dans la conquête du pouvoir faut-il tout dire aux électeurs ou faut-il occulter certaines décisions impopulaires que l’on prendra de toute façon une fois élu, faut-il donner la priorité au programme ou à la construction de l’image du leader, et si cette dernière devient primordiale quelle place reste-t-il au citoyen et à une démocratie véritable ?

La mise en scène d’Aurélie Van Den Daele nous entraîne au cœur du Parti pour cette lutte sans pitié. De podium en émission télévisée, les couloirs du QG de campagne bruissent des débats entre membres de l’équipe, de leurs inquiétudes face à ce leader qui ne se prépare pas assez, trop confiant qu’il est dans sa capacité à convaincre. Le rythme est rapide. À l’image des personnages qu’ils incarnent les acteurs sont toujours sous pression et dans l’urgence. La vidéo est omniprésente, couvrant à la fois ce qui est dans le champ et hors champ. Des séquences filmées sur le plateau - un cadreur suit les personnages dans le QG - succèdent à des séquences hors champ - le discours du Ministre des finances du cabinet fantôme, les interventions du Premier Ministre conservateur à la télévision, l’émission de télévision menée par une star de l’interview politique.

Il faut aussi saluer la performance des acteurs. Sur scène tout ce monde vit, s’inquiète, espère ou désespère. Sidney Ali Mehelleb incarne le leader du Parti travailliste, énergique et séduisant, qui croit en sa bonne étoile. Alexandre Le Nours est son conseiller politique, qui l’admire mais connaît ses faiblesses et doute. Grégory Corre est le Ministre des finances du cabinet fantôme. Élégant, sorti tout droit de Cambridge, il évoque Tony Blair. Marie Quiquempois est la conseillère image observant d’un œil attentif son client et les sondages. Julie Le Lagadec incarne une intervieweuse mémorable qui s’attache à sa proie avec une pugnacité déstabilisante.

En montant ce texte Aurélie Van Den Daele fait œuvre citoyenne car ce thriller politique a gardé, vingt-cinq ans après son écriture, toute son actualité. Ce dont il est question, c’est de l’avancée d’un courant libéral implacable, de professionnels qui considèrent que la politique est chose trop sérieuse pour la laisser à la portée des citoyens considérés comme un marché à conquérir coûte que coûte. Le conseiller politique dans un reste de lucidité demande « Qu’est-ce qu’on a ? On est vraiment cyniques à ce point ? On est tellement arrogants qu’on s’imagine que les gens ne le voient pas ? » Cela sonne comme un avertissement pour nos sociétés démocratiques et présenté ainsi c’est passionnant.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h le dimanche à 16h

Théâtre de l’Aquarium

La Cartoucherie

Route du Champ-de-Manoeuvre, 75012 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 74 72 7

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La mégère apprivoisée »
    Un jeune homme Lucentio arrive à Padoue avec son valet, aperçoit une jeune fille fort jolie et en tombe amoureux. Mais le père de Bianca a décidé qu’elle ne pourrait se marier que lorsqu’un mari se... Lire la suite (24 janvier)
  • « Dom Juan ou le festin de pierre »
    Une adaptation du mythe de Don Juan et du texte de Molière d’une originalité et d’une force qui éveillent la réflexion et l’émotion. Même si Don Juan est un séducteur habile, il est loin de n’être que... Lire la suite (23 janvier)
  • « Comparution immédiate II : une loterie nationale ? »
    Plusieurs pièces se sont attachées ces derniers mois au spectacle des prétoires. Ce qui s’y passe ressemble souvent à du théâtre, les prévenus comme les avocats, le procureur et les juges se mettant en... Lire la suite (21 janvier)
  • « Le reste vous le connaissez par le cinéma »
    Présentée en juillet dernier au festival d’Avignon, cette version contemporaine des Phéniciennes d’Euripide, écrite par l’auteur britannique Martin Crimp et mise en scène par Daniel Jeanneteau, est... Lire la suite (20 janvier)
  • « Une histoire d’amour »
    Justine sort d’une histoire d’amour avec un garçon et tombe amoureuse de Katia, un amour brûlant. Justine veut un enfant, Katia trop blessée par la vie est très réticente. L’enthousiasme de Justine... Lire la suite (19 janvier)