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L’histoire-géographie dans le "lycée Blanquer" : Peu de certitudes, beaucoup d’inquiétudes

Le projet de nouveau lycée annoncé par le ministre ce 14 février peut sembler à première vue rassurant pour notre discipline (du moins en termes d’horaires), surtout par comparaison avec les propositions du rapport Mathiot. Mais comme toujours, le diable se trouve dans les détails, et surtout les fameux aspects « techniques » censés être discutés à partir de maintenant.

► Une perte horaire difficile à chiffrer

Ce projet, s’il était mis en place, aboutirait, en considérant uniquement le « socle de culture commune » en première et terminale générale, à une diminution des horaires disciplinaires de 2 heures pour les séries ES et L, et à une augmentation 1,5 heure pour les séries S. Les conséquences en termes de postes seraient très différentes en fonction du profil des établissements. Mais à l’échelle nationale cela représente environ 2000 heures de cours perdues (le nombre de classes de S est légèrement supérieur à celui des classes de ES et L à l’heure actuelle). Les horaires des séries technologiques ne sont pas encore précisément chiffrés !

Et ce calcul n’intègre pas :
- la disparition des TPE, remplacés par un « oral terminal » dont on cherche l’horaire de préparation ;
- la disparition de l’AP, souvent disciplinaire dans le cycle terminal (il est prévu 1h30 hebdomadaire par élève uniquement consacrée à l’orientation) ;
- les « heures à effectifs réduits » : la « marge d’autonomie » et ses différentes utilisations sont vaguement évoquées dans le dossier de présentation de la réforme, mais aucun chiffre précis de dotation n’y figure.
La « facture » pourrait donc être encore plus lourde.

Le projet prévoit cependant la création d’une nouvelle spécialité « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques », dotée de 4 heures en première et 6 heures en terminale.
Comme d’autres « nouveautés » (« humanités scientifiques et numériques » ; « humanités, littérature et philosophie »), elle consiste à globaliser des enseignements différents dans un « paquet » aux contours plus ou moins flous. Un des enjeux est clairement de remettre en cause les disciplines scolaires, et la qualification disciplinaire des professeur-e-s qui les enseignent, notamment parce que cela permet une « gestion des ressources humaines » plus « flexible ».
Dans ce cas précis, on associe dans un même « enseignement » les professeur-e-s d’histoire-géographie et de sciences économiques et sociales. Ils et elles ont des formations universitaires initiales très diverses, qui se recoupent parfois, mais la science politique est une des disciplines de référence des SES, présente dans ses programmes, et surtout évaluée dans ses concours de recrutement. Or ce sont les concours qui fondent la qualification disciplinaire des enseignants. Que cherche-t-on à faire en créant de cette façon des enseignements nouveaux ? Mettre en concurrence des collègues, pour donner du « grain à moudre » au Conseil pédagogique ? Contraindre au travail en équipe interdisciplinaire au lieu d’en créer l’envie et les conditions (temps de concertation, programmes adéquats...) ? Effacer les spécialisations des enseignant-e-s, pour favoriser une polyvalence qui pourra ensuite s’étendre ?
La question se pose dans les mêmes termes pour le nouvel enseignement « Humanités scientifiques et numériques » (2 heures dans le « socle de culture commune » en première et en terminale). Il est impossible de se rendre compte, avant d’en avoir étudié le programme, qui, des professeur-e-s de sciences, de philosophie, de lettres, d’enseignements artistiques, ou d’histoire-géographie, aura vocation à le prendre en charge. Ce que le Ministère de l’Éducation nationale entend par « humanités numériques » semble assez éloigné du champ universitaire du même nom, dont la structuration est si récente que peu de collègues en ont une idée claire.

► La question de l’évaluation

Le projet Blanquer signe la disparition de l’épreuve écrite terminale d’histoire-géographie pour la quasi totalité des élèves des séries générales et technologiques (et la disparition de l’oral dans certaines séries technologiques également). Quoi qu’on pense de l’état actuel de cette épreuve – elle pose des problèmes que nous réclamons de mettre sur la table depuis la précédente réforme au moins, c’est une rupture majeure que la disparition de cet horizon d’attente commun. A la place, le « contrôle continu reposera sur des épreuves communes organisées au cours des années de première et terminale ». Le Ministère précise que leur organisation relèvera des établissements (des professeur-e-s ou des personnels de direction ? L’exemple des langues vivantes doit nous inquiéter) et cultive la comparaison avec les « bacs blancs ». D’une part, ces derniers n’ont aucun caractère obligatoire, et la plupart des lycées choisissent de n’en faire qu’un en terminale en raison des contraintes que cela suppose (travail supplémentaire important pour les équipes, cours des autres classes annulés, temps consacré aux corrections). D’autre part, ce que propose le Ministère revient à démultiplier le baccalauréat au lieu de le simplifier – trois épreuves au lieu d’une seule !
Le projet Blanquer fait mine d’avoir pris en compte les critiques sur le contrôle continu et les épreuves locales et propose « pour garantir l’égalité entre les candidats et les établissements scolaires » une banque nationale numérique de sujets, l’anonymat et l’échange des copies entre collègues, et enfin une « harmonisation ». Cette « solution » ne peut faire illusion. Tous les élèves ne travailleront plus sur les mêmes sujets – le principe d’une « banque » étant de permettre aux équipes de chaque lycée de « piocher » dedans pour organiser localement leur évaluation. Les candidats seront peut-être – sans doute – évalués équitablement, mais au sein de leur propre lycée. L’anonymat des copies semble une garantie assez mince en particulier dans les petits établissements.
Surtout, cette organisation suppose pour les professeur-e-s d’histoire-géographie un alourdissement considérable des tâches liées à l’évaluation, au détriment du temps consacré à la préparation et à la mise en œuvre des activités pédagogiques (cours mais aussi diversité de projets, sorties, etc). Qui osera « perdre du temps » au risque de mettre en difficulté ses élèves par rapport à la progression commune décidée en équipe ? On retrouvera en première comme en terminale un stress et une pression permanents liés à ces « épreuves communes », avec le risque supplémentaire de dégrader la relation avec les élèves et les familles du fait de l’importance du contrôle continu dans la note finale du baccalauréat (40%).

► Et les programmes dans tout cela ?

Le Conseil supérieur des programmes est saisi d’une commande pour mettre en œuvre toutes les nouveautés du projet Blanquer à la rentrée 2019 en première (et également en seconde).
Compte-tenu de ce délai très court, mais aussi de la conception idéologique qu’a le ministre Blanquer de l’enseignement de l’histoire-géographie, le risque est grand que l’on passe à côté de l’occasion de sortir des impasses des programmes des trois séries générales actuelles. Le groupe histoire-géographie du Snes-FSU fera bien sûr valoir sa conception de l’enseignement de nos disciplines, mûrie de longue date grâce à la réflexion collective menée dans les stages nationaux et académiques, les journées de réflexion disciplinaire, et les échanges sur notre liste de diffusion.
Ces programmes devront aussi tenir compte du rythme des épreuves communes. Si le projet Blanquer est maintenu en l’état, il est à craindre qu’il ne reste plus grand chose de notre liberté pédagogique dans un cadre aussi contraint (comment imaginer par exemple des questions au choix, telles qu’elles existent par exemple aujourd’hui dans les séries technologiques ?).
Enfin, quelle forme précise serait définie pour élaborer les sujets des épreuves communes ? Dans quelle mesure pourrait-elle reprendre les différents types d’exercices caractéristiques de nos disciplines (analyse critique de document, réflexion organisée et argumentée sur un sujet, travail cartographique...) ? On peut supposer par exemple que la durée des épreuves communes ne pourra pas correspondre à celle des épreuves terminales actuelles des séries générales – voire technologiques. En multipliant par trois le nombre d’épreuves, cela serait très chronophage ! Le rapport Mathiot suggérait déjà de recourir à une plus grande diversité de modalités d’évaluation dans le secondaire, incluant par exemple les QCM (qui existent déjà dans certaines disciplines).

Sur l’ensemble de ces sujets, horaires, conditions d’enseignements, contenus, pratiques de classe, le Snes-FSU sera vigilant et défendra un enseignement riche et ouvert de nos disciplines, permettant l’accès de tous les élèves à une culture commune ambitieuse.

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