Actualité théâtrale

Jusqu’au 8 octobre au Théâtre National de la Colline

"L’homme inutile ou la conspiration des sentiments" partenariat Réduc’snes

Après le mendiant ou la mort de Zand, qu’il avait présenté en 2007 dans ce même théâtre, Bernard Sobel nous offre une nouvelle pièce de Iouri Olecha. Cette pièce écrite en 1929 à partir d’un roman, L’envie, paru en 1927 et qui avait rendu Olecha célèbre, oppose deux frères. L’un, Andreï Babitchev, apparaît comme l’homme nouveau dont rêve le socialisme naissant. Il se fait fort de libérer les ménagères soviétiques par la création d’une cantine universelle où l’on produira des saucissons à 35 kopecks. Face à lui son frère, Ivan, portant toujours son oreiller, attaché au passé et à la liberté individuelle, rétif à tout enrôlement au service d’un idéal et qui prend la tête d’une conspiration au service des passions anciennes, l’amour, la haine, la jalousie, la lâcheté et l’ambition. Face au destructeur des cuisines individuelles, Ivan se lève contre l’homme de masse et contre le triomphe de l’utile et du rationnel. Il aimerait tuer ce frère et tente de convaincre Kavalerov, le troisième homme de la pièce de le faire.
Celui-ci est l’homme inutile du titre, écrivain raté et alcoolique, séduit par Andreï, mais coincé entre son désir de participer au mouvement de l’histoire et son scepticisme et ses craintes face à cet homme nouveau qu’ambitionne de créer la Révolution. Il est trop anxieux devant les conséquences, qu’il pressent, de ce bouleversement radical pour les individus, pour leurs désirs et leurs passions. Son romantisme sombre et désespéré va se briser … sur un saucisson ! Il est le double d’Olecha qui, interdit de publication par la dictature stalinienne après 1936, sombrera dans l’alcoolisme et se clochardisera jusqu’à sa mort en 1960, Olecha qui a écrit « J’ai vu que la révolution n’avait absolument pas changé les hommes. Ils sont toujours égoïstes, mesquins, vaniteux et peureux ».

Bien que la pièce soit un peu longue, pas trop bien construite et peine à démarrer, on peut louer Bernard Sobel de continuer à nous faire connaître cet auteur. Pour Bernard Sobel, il s’agit de « trouver les métaphores qui donnent à nos contemporains le moyen de réfléchir à ce qui leur arrive » et Olecha lui en offre l’opportunité. Le slogan écrit au début de la pièce en lettres lumineuses « Marx Donald », renvoie à cette problématique. Le socialisme rêvait d’un monde meilleur avec un homme nouveau mais, tout comme l’individu du monde ancien, celui-ci s’est perdu dans la technologie et le consumérisme. Cette volonté de faire le lien avec aujourd’hui conduit Bernard Sobel à choisir une mise en scène trop lourde et grave, à trop gommer le côté farce burlesque de la pièce qui devrait faire penser à Boulgakov. Heureusement on peut souligner les performances de Pascal Bongard, excellent dans son rôle d’homme nouveau - pas si nouveau pourtant car bien proche du modèle Mac Do - et de John Arnold qui campe un Ivan ambigu à souhait, certes défenseur de l’individu, mais pas dans ce qu’il pourrait avoir de meilleur !
Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.
Théâtre National de La Colline
15 rue Malte-Brun, 75020 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

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