Actualité théâtrale

Jusqu’au 17 février au Théâtre 13/Jardin

« La Dama Boba » ou celle qu’on trouvait idiote

 

Au tournant du XVIème et du XVIIème siècle, l’Angleterre avait Shakespeare et l’Espagne Lope de Vega. Son œuvre est aussi foisonnante et complexe que le fut sa vie emplie de conquêtes amoureuses. C’est un régal que de découvrir cette Dama Boba, une de ses comédies les plus connues.

Théâtre : La Dama boba

Le Seigneur Otavio a deux filles, l’aînée Nise est une érudite, qui ne pense qu’à étudier, la cadette Finéa n’arrive à apprendre ni à lire ni à se conformer aux usages de la bonne société, bref une idiote. Comme elle vient d’hériter, son père se dit qu’il va pouvoir la marier et choisit un jeune noble Liséo, qui recule devant l’ampleur de la sottise de la jeune fille. Laurencio, charmant poète sans le sou, a moins de choix et se met en demeure de la séduire. Et Finéa va nous rejouer le conte « Comment l’esprit vient aux filles », elle progresse à pas de géant tout en gardant sa fraîcheur et Laurencio va découvrir une jeune fille très différente.

Dans cette comédie, on trouve déjà ce qu’écrira Molière soixante ans plus tard, dans Les femmes savantes , avec le personnage de Nise, et dans L’école des femmes , avec celui de Finéa. Il y a de la modernité dans les propos de Lope de Vega sur ce que la bonne société de son temps attend des femmes et sur ce qu’est l’intelligence. C’est un vrai tourbillon qui attend le spectateur, avec un précepteur excédé, un père aimant mais passablement agacé par les excès de ses filles, une sœur qui passe de la commisération et de l’énervement à la jalousie, l’autre qui passe de la stupidité à la fantaisie, un poète extravagant, un prétendant un peu benêt, un amoureux toujours déçu, une servante futée et un valet philosophe.

Justine Heynemann réussit une adaptation et une mise en scène qui nous entraînent dans la folie de la pièce sans en négliger le côté philosophique. Le décor nous installe dans la chambre des deux sœurs, que des petits rideaux de bois permettent d’ouvrir vers le monde. Le lit appelle les corps pleins de fougue, celui de Nise, s’accrochant éperdument à son amoureux tout en lui disant « laissez-moi partir », celui de Finéa disant « ce garçon, je sens que je vais oublier de l’oublier ! ». Des ballons de baudruche colorés viennent apporter une fraîcheur poétique lorsque l’amour commence à triompher. On danse, on fait semblant de se battre, on s’enlace et on chante. Dans les chansons Finéa trouve les émotions qu’elle ne sait pas exprimer par les mots et Nise un exutoire à son tempérament fougueux. Les chansons, fruits d’un travail entre les comédiens et un compositeur (Manuel Peskine), parfois chantées en espagnol, apportent de la sensualité et de l’émotion, mais aussi des moments de franc délire ( c’est l’amor a la playa  !)

Les acteurs donnent au spectacle une intelligence, un dynamisme, un enthousiasme qui nous emportent. Sol Espeche est une Nise, qui troque parfois son érudition contre la fougue amoureuse et la jalousie d’une tigresse et chante en espagnol, comme échappée d’un film d’Almodovar. Roxanne Roux est une merveilleuse idiote qui devient un magnifique papillon, apprenant d’un coup l’amour et la jalousie, devenant fine et intelligente tout en gardant sa naïveté et sa fantaisie. « L’amour a donné aux femmes la faculté de ressentir et de penser » dit le texte. À Finéa il a donné la grâce sans lui faire perdre son caractère. Il faut voir Roxanne Roux échapper aux règles de la danse que lui enseigne son précepteur et se lancer dans un tango fougueux et passionné. Stephan Godin donne à Otavio la sagesse du vieux père un peu dépassé par les retournement de ses filles. Il faut aussi citer les amoureux, Rémy Laquittant (Liséo) et Antoine Sarrazin (Laurencio), qui suivent tant bien que mal ces filles qui savent ce qu’elles veulent, car mine de rien, ce sont elles qui mènent la danse. Il y a enfin les valets, Lisa Perrio (Clara) dont la haute taille contraste de façon très drôle avec celle de son amoureux, Turin. Corentin Hot est magnifique dans le rôle de ce valet, une sorte de Figaro, plein de sagesse (« Le bonheur n’est pas dans l’or, l’or ne peut racheter les heures perdues » dit-il) et d’imaginations pour se sortir des situations délicates.

Une soirée formidable pleine de couleurs, de rires et d’émotions.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h

Théâtre 13/ Seine

103 A Boulevard Auguste Blanqui, 75013 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 45 88 62 22

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