Actualité théâtrale

Jusqu’au 29 mars au Théâtre de l’Essaïon

« La leçon »

Tout part de travers dans cette leçon. La table est bancale, soutenue plutôt mal que bien par des livres qui s’empilent partout. Le désordre règne dans la pièce et dans les esprits. Le professeur attend l’élève, elle va préparer un « doctorat total » en trois jours, la bonne est omniprésente. On échange des politesses, on fait des additions, on passe aux soustractions - cela se gâte - et quand on en vient à la philologie, la tempête se déchaîne et le chaos s’installe.

La leçon est une des pièces les plus jouées de Ionesco. On y trouve son humour noir et grinçant et le mélange des genres qu’il affectionnait. On passe du rire au malaise puis à l’angoisse, avec ce professeur tyran autoritaire, imbu de lui-même, qui développe un discours dont il masque le vide par un ton solennel et un galimatias alambiqué, et cette élève de plus en plus passive dont la parole est ignorée et la souffrance niée.
Jean-Pierre Brière a mis en scène La leçon. Il y ajoute quelques courts extraits de chroniques de Thomas Bernhard qui introduisent la pièce et lui offrent un contrepoint, soulignant ce que le quotidien peut avoir de grotesque. Comme le souhaitait Ionesco, il va à fond dans l’exagération qui fait éclater la réalité plate du quotidien. Il introduit un stylo qui se met à fuir au grand désespoir de l’élève, qui met de l’encre partout. Elle n’a plus seulement mal aux dents, l’inconfort et l’humiliation s’ajoutent à sa détresse face au professeur sourd à ses appels et de plus en plus sadique et inquiétant. On glisse du burlesque, à la façon des Marx Brothers qui accumulent les catastrophes, au drame.
David Stevens est le professeur. Sa pointe d’accent britannique, son articulation d’une extrême précision font écho à l’ironie du texte de Ionesco sur le langage et la prononciation, et exacerbent l’impression de vacuité boursouflée du discours professoral. Ses mimiques, censées participer à sa pédagogie, deviennent exagérées, violentes, inquiétantes. Il fait admirablement évoluer son personnage. On passe des échanges de banalités empreintes de politesse à l’autoritarisme du faux savant qui débite des démonstrations dépourvues de sens pour finir par ce fou torturant une élève qui va de plus en plus mal.
Marie Crouail est l’élève. Elle apporte aussi beaucoup de nuances à son rôle. Faussement naïve au début où elle a encore quelques ambitions, elle s’affaisse peu à peu, se soumet à son bourreau, cherche même s’adapter à ce qu’il attend, avant de perdre pied définitivement.
Karine Huguenin est la bonne, pragmatique, complice de son maître et finalement aussi perverse que lui.
La mise en scène et l’interprétation des acteurs font de ce spectacle une réussite. On est dans l’univers de Ionesco. Sous couvert de divertissement on se retrouve dans un monde où la communication est impossible, où le supérieur se transforme vite en bourreau et le dominé en victime. C’est cruel mais loufoque et déjanté, on rit mais on a l’esprit en éveil et c’est bien ce qu’on attend du théâtre.
Micheline Rousselet

Les jeudis, vendredis et samedis à 20h.
Théâtre de l’Essaïon
6 rue Pierre au Lard 75004 Paris
Réservations 01 42 78 46 42
Se réclamer du Snes et de cet article : demande de partenariat Réduc’snes en cours.

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