Actualité théâtrale

Jusqu’au 25 juin au Théâtre de l’Odéon

« La mouette »

Tchekhov a écrit La mouette après un voyage au bagne de Sakhaline. Lorsqu’on entre dans la salle de l’Odéon, on en voit au fond de la scène une grande photo, avec cette citation de l’auteur : « Mon œuvre entière est imprégnée du voyage à Sakhaline. Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes d’un autre regard ». Quel rapport avec La mouette , cette pièce qui ne parle que d’art et d’amour ? Tchekhov n’est pas un écrivain qui dépeint la vie sociale et politique de son temps, même si on la sent sourdre en arrière plan. Il soignait les pauvres gratuitement, a créé des écoles et des bibliothèques mais le monde qu’il met en scène dans ses pièces est celui d’aristocrates ou de bourgeois qui s’ennuient à la campagne, se désespèrent du vide de leur vie, de leurs espérances déçues et de leurs amours contrariés. Mais pour Thomas Ostermeier, l’opposition entre les engagements personnels de Tchekhov et ses descriptions trouvent un écho aujourd’hui où le contexte de guerre et de crise politique et sociale aux portes de l’Europe ne semble pas remettre en cause profondément les questions qui occupent les Européens. Le metteur en scène a donc rajouté du texte, laissé les acteurs improviser, parler de la Syrie dans l’introduction et cela paraît très cohérent avec son projet, quoique cela ait provoqué quelques polémiques. Il a aussi commandé une nouvelle traduction à Olivier Cadiot, recentré la pièce sur ses thèmes fondamentaux, l’amour et l’art, et a donné au propos une actualité qui rend la pièce plus proche sans en perdre la poésie. La pièce oppose en fait deux conceptions du théâtre, deux générations d’artistes, une académique et traditionnelle incarnée par l’écrivain Trigorine et sa maîtresse l’actrice Arkadina, l’autre, celle des jeunes, qui se veut radicale, passionnée, débarrassée de toutes les règles qui l’entravent, incarnée par le fils d’Arkadina, Treplev, et celle qu’il aime et qui rêve d’être une grande actrice Nina. Thomas Ostermeier saisit cette opposition au cœur de la pièce pour se moquer du théâtre post-dramatique d’aujourd’hui et des tics paresseux de ses metteurs en scène et le propos fait mouche ! Quant à l’amour, chacun aime sans être payé de retour. Treplev aime Nina qui lui préfèrera Trigorine et n’arrivera pas à être l’actrice qu’elle rêvait d’être, Arkadina n’arrive pas à retenir Trigorine qui lui est indispensable pour résister au passage du temps. Macha aime Treplev sans espoir et se résignera à épouser l’instituteur. Sorine le frère d’Arkadina n’a connu ni l’amour ni l’art et Dorn, le médecin est en position d’observateur.

Théâtre : La mouette

Sur scène, les murs sont gris et une femme y peint en gris plus sombre une sorte de paysage abstrait qui deviendra totalement noir à la fin. Des intermèdes de musique rock assurent le passage d’un acte à l’autre. Les acteurs utilisent des micros quand ils parlent aux spectateurs. Ils sont tous remarquables. Avec ses rires en cascade, sa façon d’interrompre et de ne pas écouter les autres, Valérie Dréville est une Arkadina magnifique, égocentrique, obsédée par le désir de rester jeune, d’être toujours admirée, mais avare et incapable d’aimer vraiment son fils. François Loriquet ne fait pas une caricature de Trigorine. Il lui laisse sa complexité, écrivain académique, lucide sur les limites de son talent, désireux de prouver qu’il est libre en aimant Nina, mais veule. Bénédicte Cerutti donne à Macha toute la révolte et les regrets de l’amoureuse dédaignée. Matthieu Sampeur est un Treplev fiévreux. Il aime passionnément Nina, veut créer un théâtre nouveau empli de passion et se désespère de voir sa mère totalement indifférente à ses créations. Il y a enfin Mélodie Richard, avec son visage de madone, chantant d’une voix douce, fragile, remuant les mains avec une grâce inquiète. Elle est cette mouette que tous, sauf Treplev, ont abandonnée. Il y a dans cette mise en scène et dans le choix des acteurs une telle évidence qu’on ne peut qu’admirer l’art de Thomas Ostermeier.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h

Odéon-Théâtre de l’Europe

Place de l’Odéon, 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

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