Actualité théâtrale

Jusqu’au 20 mai au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis

« La rose et la hache »

La mise en scène par Georges Lavaudant en 1979 de cette adaptation, écrite par Carmelo Bene du Richard III de Shakespeare, fut tout de suite très remarquée. Ovationnée ensuite au Festival d’Avignon en 1984, puis au Théâtre de l’Odéon en 2004, la pièce est reprise aujourd’hui avec deux des acteurs de la création, Ariel Garcia-Valdes et Georges Lavaudant lui-même. Quarante ans après sa création, la mise en scène n’a pas pris une ride et la fascination pour ce monstre qu’est le Richard III joué par Ariel Garcia-Valdes non plus.

Théâtre : la rose et la hache

À l’égard de Shakespeare dit Carmelo Bene « l’infidélité est un devoir ». Georges Lavaudant fait de même en incluant dans le texte de Carmelo Bene des citations du Richard III de Shakespeare, la voix de l’auteur lui-même et des chansons de variété italiennes, O sole mio contrastant avec la noirceur de la pièce. Carmelo Bene offre ici une heure de concentré de Shakespeare, en éliminant toutes les péripéties historiques par lesquelles Richard va peu à peu éliminer tous ses concurrents, pour se centrer sur son affrontement avec trois Reines (Marguerite la reine mère, Elizabeth, la femme du roi Édouard IV qui est au seuil de la mort et Lady Anne). La pièce nettoyée de sa complexité historique devient un condensé des horreurs où mène une volonté de puissance sans limite. Richard se sait hideux, bossu au pied bot. Mais il se veut roi et pour cela il lui faut éliminer ses concurrents, son frère Clarence, ses neveux, héritiers légitimes de son autre frère Édouard IV, et pourquoi pas épouser Lady Anne, la veuve du fils d’Henry VI qu’il a lui-même assassiné. Intelligent et brutal, manipulateur et dépourvu de tout scrupule, il use de tous les moyens pour parvenir à ses fins. Loin de cacher sa monstruosité, Richard III en joue avec cynisme. Il faut le voir arrêter en pleine rue le cortège funèbre d’Édouard de Westminster, qu’il a assassiné, pour déclarer à sa veuve, la belle et vertueuse Lady Anne, qu’elle devrait le remercier d’avoir envoyé au ciel cet époux si pieux et qu’il veut l’épouser ! Le crachat de Lady Anne ne l’arrêtera pas et il réussira, accomplissant, selon le mot de Cioran qui a inspiré le titre de la pièce, « les noces de la rose et de la hache ».

La mise en scène de Georges Lavaudant ne se veut pas explicative ni didactique. Elle est un objet artistique avec sa poésie, ses rêves, ses cauchemars, ses instants d’humour sarcastique, ses éclats de folie et ses éclairs de lucidité. Comme enfermé dans une chambre mentale, Richard rejoue « quelques fragments épars d’un destin déjà refermé et qui sont comme autant de facettes d’un diamant plongé dans l’ombre » (Daniel Loayza). La scène est funèbre, tout comme l’éclairage, avec une longue table couverte de centaines de verres plus ou moins emplis de vin rouge, qui pourrait bien être du sang, autour de laquelle vont se dérouler toutes les bassesses et les trahisons.

Ariel Garcia-Valdes a fait du rôle de Richard une légende. Il avait 33 ans à la création, il en a 73 aujourd’hui et n’a rien perdu de sa force pour créer chez le spectateur un mélange de répulsion et de fascination. Vêtu de noir, le corps tordu, boitant, ne cachant pas ses bandages, il devient cet être « mal façonné, déformé, inachevé », né les pieds en avant et les dents déjà prêtes à mordre. Et comme le Roi il arrive, avec une habileté machiavélique, à mettre les spectateurs dans sa poche et à susciter leur pitié quand retentit son cri final « un cheval, un cheval, mon royaume pour un cheval » ! Comme à la création, Georges Lavaudant, en robe noire et large cornette noire, épouse avec sévérité le rôle de la reine-mère tentant de mettre en garde la noblesse contre la monstruosité de son fils qu’elle n’ignore pas. Irina Solano, en robe élisabéthaine, incarne une Lady Anne emplie d’horreur acceptant pourtant d’épouser ce monstre, qui cyniquement révèle qu’il n’hésitera pas à se débarrasser d’elle ultérieurement. Astrid Bas et Babacar M’baye Fall complètent la distribution.

Une mise en scène pleine d’intelligence et de fulgurances, un acteur qui a marqué à jamais le rôle, il faut absolument voir ce diamant noir.

Micheline Rousselet

Du jeudi 16 au lundi 20 mai à 21h

Théâtre Gérard Philipe

59 Bld Jules Guesde, 93200 Saint Denis

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 48 13 70 00

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La vie de Galilée »
    La pièce, écrite par Brecht en 1938 et retravaillée jusqu’aux années 50, suit la vie de Galilée astronome, mathématicien et physicien italien du XVIIème siècle. Toujours avide de mettre au point de... Lire la suite (17 juin)
  • « Mary said what she said »
    Robert Wilson a offert le trône de Marie Stuart à Isabelle Huppert, une comédienne avec laquelle il se sent beaucoup d’affinités car elle comprend ce qu’il veut faire sans avoir besoin de beaucoup... Lire la suite (15 juin)
  • « Huckleberry Finn »
    Ce roman est considéré comme le chef d’œuvre de Mark Twain. L’histoire, qui se situe dans les années 1850 avant la guerre de sécession, est celle de Huckleberry Finn , un gamin si maltraité par son père... Lire la suite (7 juin)
  • L’école des femmes en accès libre sur internet
    Le spectacle L’école des femmes crée à l’Odéon en novembre 2018 avec une mise en scène de Stéphane Braunschweig est disponible en accès libre sur le site internet du théâtre et sur la plateforme Vimeo... Lire la suite (7 juin)
  • « Le champ des possibles »
    Après ses deux premiers spectacles ( La banane américaine, consacré à l’enfance et Pour que tu m’aimes encore, à l’adolescence), qui ont connu un joli succès, Élise Noiraud se consacre, avec ce nouvel... Lire la suite (6 juin)