Actualité théâtrale

au Théâtre National de La Colline

"Le canard sauvage" Jusqu’au 15 février

Il semble qu’Ibsen soit un des auteurs de prédilection de Stéphane Braunschweig puisque c’est la sixième pièce de lui qu’il monte. On y retrouve un type de personnage caractéristique du théâtre d’Ibsen, un idéaliste donneur de leçons, un forcené de la transparence qui fait le malheur de ceux qui ne lui ont rien demandé et qui ont eu la malchance de le rencontrer. Gregers est rongé par la culpabilité. Il veut réparer les torts causés au vieil Ekdal par son père, Werle. Celui-ci a réussi à échapper à des poursuites pour vente illégale de bois appartenant à l’État, mais a laissé condamner son vieil employé. Depuis la sortie de prison d’Ekdal, il soutient financièrement sa famille. Gregers hait son père et découvre les raisons plutôt sordides de ce soutien. Il va alors s’incruster dans la famille du fils d’Ekdal, Hjalmar, et pour défendre son idéal de vérité leur révéler des secrets qui conduiront à la catastrophe finale. C’est le choc de deux conceptions de la vie qu’oppose Ibsen dans cette pièce. D’une part Gregers, souffrant comme le dit le médecin Relling « d’une fièvre de transparence aiguë », qui cherche à imposer son idéal à ceux qu’il fréquente, quel qu’en soit le prix, de l’autre Gina, la femme de Hjalmar, pragmatique, qui a fait le choix de ce que le docteur Relling appelle « les mensonges vitaux » qui arrangent la réalité et permettent de vivre.

L’originalité de la pièce ne tient pas qu’au drame psychologique. Stéphane Braunschweig a su faire ressortir les moments où le drame s’efface devant la farce, rendant très cruel le jugement que l’on peut porter sur Hjalmar et Gregers ainsi que le côté symbolique et onirique de la pièce, avec la forêt et le canard sauvage du titre. Le malheur de la famille Ekdal s’est noué autour de cette forêt. Sa destruction appelle réparation et le vieil Ekdal l’a reconstituée, dans le grenier de la maison familiale avec quelques arbres coupés, des poules, des pigeons, des lapins et le canard sauvage blessé. Au fond de la grande pièce, à la fois atelier et séjour de la famille Ekdal, des panneaux s’entrouvrent, laissant apparaître cette forêt pleine de mystères et où se dénouera le drame. Une autre belle trouvaille de mise en scène est ce plancher qui s’incline, image de la destruction de la famille Ekdal, sous l’effet de la révélation des secrets par le fanatique Gregers, obligeant les personnages à des efforts pour se maintenir droit dans la tempête. Enfin on aime aussi l’idée du metteur en scène qui a éliminé Werle de la scène. C’est son image immense qui est projetée sur le mur, face à son fils tout petit, coincé au bord de la scène et qu’il écrase de sa présence. Tous deux ne se regardent pas mais regardent la salle, l’incompréhension entre eux est éclatante.

Du côté de la distribution, il faut surtout saluer Chloé Réjon, qui campe à la perfection une Gina généreuse, ancrée dans la vie et acceptant les compromissions qu’elle impose, Christophe Brault qui incarne le médecin Relling qui s’oppose à Gregers et en éclaire les côtés obscurs et pervers et enfin Suzanne Aubert, pleine de finesse dans le rôle périlleux d’Hedvig, adolescente fragile et aimante que son père et Gregers vont broyer. Le problème tient à la façon dont Stéphane Braunshweig a dirigé Claude Duparfait. Il fait de Gregers une sorte de Tartuffe mou, sournois, parlant avec componction alors qu’il s’agit d’un homme beaucoup plus complexe, torturé qui veut que chacun s’attache à un idéal de vérité mais est totalement dépourvu de la moindre empathie avec ceux dont il prétend faire le bonheur. C’est vraiment dommage car cela nous empêche d’adhérer totalement à cette adaptation.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30
Théâtre National de la Colline
15 rue Malte-Brun, 75020 Paris
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

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