Actualité théâtrale

Jusqu’au 12 avril à L’Athénée Louis Jouvet, partenaire Réduc’Snes

« Le faiseur de théâtre »

Bruscon, homme de théâtre, arrive avec sa femme et ses deux enfants à Utzbach, un village au fin fond de l’Autriche, pour jouer le soir même, dans une auberge, son grand œuvre, La roue de l’histoire , où se croisent Napoléon, Metternich, Lady Churchill, Einstein et Marie Curie ! Excédé par la condition misérable de cette auberge et de ce village, tout à fait indignes de son œuvre, et par l’incompétence de sa famille, acteurs de la pièce, Bruscon se lance dans une logorrhée vertigineuse. Mégalomane, persuadé de son génie, tyrannique avec sa femme et ses enfants et avec l’aubergiste, capricieux, misanthrope et d’une misogynie qui dépasse l’imagination, il vomit l’aubergiste dont c’est « le jour du boudin », les femmes, en particulier la sienne « qui toussote son texte », la province, les prolétaires, l’Autriche, dont il dit « il n’y a pas de gentillesse chez ce peuple » et « tous les hommes sont Hitler ».

Cette pièce apparaît donc très caractéristique des obsessions de Thomas Bernhard. C’est une comédie grinçante. Á travers le discours de Bruscon, ce sont tous les soucis du faiseur de théâtre qui sont abordés : l’inadaptation du lieu où se joue la pièce, l’horreur des tournées en province, le public qui ne reconnaît pas la grandeur de l’œuvre qui lui est proposée ou qui ne vient pas, les négociations avec le responsable de la salle et avec le capitaine des pompiers, que l’on n’arrive pas à joindre et qui doit accepter d’éteindre la lumière des issues de secours pour les cinq dernières minutes, « sinon la pièce ne se jouera pas », les acteurs qui devraient avoir lu Spinoza ou Schopenhauer pour comprendre ce que c’est que jouer et qui ne l’ont pas fait, etc. Sur scène deux mondes se confrontent, celui du grand artiste autoproclamé, incarné par Bruscon, qui monopolise la parole mais s’inquiète de son « bouillon à l’omelette », et celui de l’aubergiste et de sa famille, qui cherchent à satisfaire le grand homme, mais sont surtout préoccupés par le boudin, dont c’est le jour !

La mise en scène joue à fond de l’opposition entre ces deux mondes qui ne peuvent pas se rencontrer. L’auberge est un décor d’opérette viennoise, mais devant le grand homme qui pérore, passent en un ballet désordonné l’aubergiste et sa famille, portant des plats de saucisses, des baquets et des seaux emplis d’abats ou de sang. Le décor s’assombrit et les bruits perturbateurs s’accumulent, grognements des cochons, marteau qui cloue des décors, grenouilles, orage qui s’annonce, au fur et à mesure que le temps de la représentation approche. Christian Clavier joue Bruscon qui monopolise la parole pendant toute la durée de la pièce. Il en incarne parfaitement les outrances, la mégalomanie, la misanthropie et les jugements définitifs sur son entourage, qui déclenchent le fou rire chez le spectateur. Mais il arrive aussi à révéler ce qu’il y a de tragique dans son amour pour le théâtre qui résiste à tous les avatars. Avec des rôles presque muets, ses partenaires existent, en particulier l’aubergiste (Etienne Guillot) et sa femme (Véronique Mangenot) qui éructe avec beaucoup de conviction !

Il faut courir voir ce faiseur de théâtre et y entraîner tous ceux qui se préparent aux métiers du théâtre.

Micheline Rousselet

Le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche 6 avril à 16h

Athénée Théâtre Louis Jouvet

Square de l’Opéra Louis Jouvet, 75009 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 53 05 19 19

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