US Retraités - Avril 2018

Bicentenaire de la naissance de Marx

Le jeune Marx à l’écran ou comment changer le monde…

Karl, Jenny et Friedrich sont à Paris de 1843 à 1845 : une présence discontinue mais très féconde que Raoul Peck a rendue accessible à tous. Avec « Le jeune Marx », le cinéaste choisit de montrer des êtres de chair et de sang, juvéniles, à un moment-clé de leur vie. Un film novateur, salué par la critique et le public…

Quand ils se retrouvent à Paris, ces jeunes bourgeois en rupture de classe, révoltés, indignés, ont déjà progressé dans leurs réflexions sur la marche du monde qui les entoure.


Premières ruptures

Le récit et la répression relatés dans la Gazette Rhénane par Marx, alors jeune journaliste après des études de droit et de philosophie, du ramassage de bois prohibé et réservé aux seuls propriétaires l’ont conduit à se pencher sur la misère sociale et à une critique radicale du droit de propriété. Cette thématique fera l’objet d’une controverse célèbre avec Proudhon rencontré peu après à Paris.
Autre rupture, sur le plan personnel, Jenny von Westphalen, de 4 ans son aînée, rompt avec la destinée promise par son milieu aisé et conservateur pour épouser Karl en juin 1843 et vivre une vie qu’elle sait pour le moins inconfortable, consacrée à « la cause ». Elle jouera un grand rôle dans la réflexion de son époux. Les jeunes mariés âgés de 25 et 29 ans débarquent à Paris après la fermeture imposée du journal pour des critiques séditieuses début 1843.

Un goût pour Paris et la France, une rencontre fondatrice avec Friedrich Engels

Pour tous les exilés réprimés dans leur pays, Paris incarnait la ville du pays des « Lumières », de la Grande Révolution. Le père de Marx se disait libéral « Français de tête », lecteur de Voltaire et Rousseau.
Quand Marx arrive en octobre 1843, il retrouve une colonie de 80 000 « Allemands » exilés dans une ville qui connaît un bouillonnement démocratique, un mouvement ouvrier et culturel dynamique, il y rencontre Proudhon, Bakounine, Courbet et tant d’autres.


Il rencontre aussi Engels, installé à Manchester, hégélien comme lui à l’origine. Ils vont partager, échanger des vues similaires, débouchant sur une amitié intellectuelle et un soutien matériel de la part d’Engels. Marx a découvert à Paris une classe ouvrière organisée et Engels un capitalisme développé en Angleterre.
Ils écriront, publieront, se feront expulser, reviendront clandestinement à Paris et à Bruxelles où « le Manifeste » sera publié en 1848.

Les lieux parisiens de Marx

Très nombreux. Ils concernent des résidences, des hébergements offerts, des lieux de travail, de rencontres et de déambulations, sans qu’aucune plaque les rappelle.
La rue Vaneau (22, 23) fut à la fois lieu de domicile et local des « Annales franco-allemande ». C’est au café de la Régence rue St Honoré (VIIIème) que Marx et Engels se seraient « trouvés » écrivant dans la foulée « la Sainte Famille » ... (voir le site « Paris Révolutionnaire »)

Georges Bouchart

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Pour en savoir plus :
C’est « Agat films », la maison de production de Robert Guediguian, Nicolas Blanc and co, qui a produit le film. Pour mémoire Rossellini avait renoncé à monter un biopic de Karl Marx.
Raoul Peck est Haïtien de naissance, il a été, un temps, ministre de la culture en Haïti. Il est Berlinois de formation.
Autres films : I am not your Negro (2016), Lumumba (2000)…

Michel Devred, professeur d’histoire géographie au lycée Montebello de Lille, nous parle de la rencontre de ses élèves avec le film

Si j’avais déjà entendu parler de ce film, mon premier contact a été une conférence du réalisateur qui présentait son œuvre à la Fête de l’Humanité. Sa volonté affichée de faire un film en direction des jeunes m’a évidemment incité à monter le projet. Je l’ai donc proposé à mes collègues de SES et de philosophie de Terminales ES et L. En effet, ces notions figurent à leur programme, et en HG, nous traitons le sujet « Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875 ». Il est considéré comme difficile par les élèves qui manquent de bases et de connaissances précises, depuis que ces thèmes ont quasiment disparu des programmes de première.
L’organisation a été facilitée par nos liens anciens avec une salle d’art et d’essai, et nous avons donc emmené environ 200 élèves assister à une projection dans d’excellentes conditions.

L’intérêt de ce film est de montrer comment des jeunes gens participent à la vie des idées, mais aussi à la politique de leur temps. Il y a donc à la fois une reconstruction historique et une présentation rigoureuse de l’élaboration d’une pensée. La force principale de ce film est, à mon avis, la volonté de montrer que cette réflexion se nourrit et s’enrichit de contacts internationaux. Ces penseurs se déplacent, ils y sont souvent forcés, et leur vie se déroule entre l’Allemagne, Paris et Londres. Raoul Peck a choisi de les faire parler dans la langue du pays d’accueil afin de le montrer. Mais si les débats théoriques sont parfois ardus pour les élèves, le choix de montrer la réalité de la vie quotidienne de ces gens rend les personnages attachants. Ajoutons que l’auteur donne toute leur place aux personnages féminins et à leur rôle dans cette réflexion collective.

Durant la projection, l’attention des élèves a été totale et à la fin, ils ont apprécié un film pourtant jugé « difficile ». La forme classique du film est de ce point de vue un choix judicieux qui facilite l’accès à une œuvre exigeante. De mon point de vue, même s’ils n’ont pas compris parfaitement les subtilités des affrontements entre Marx, Engels, et Proudhon ou Weitling, les élèves ont vu s’incarner une pensée qui pour eux était seulement théorique.

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