Actualité théâtrale

Au Théâtre du Rond Point jusqu’au 22 mai

« Le moche » ; « Le chien, la nuit et le couteau »

Jacques Ozinski met en scène deux pièces du jeune auteur allemand, Marius von Mayenburg.
Dans « Le moche », un homme très laid, Lette, qui n’avait jamais eu conscience de sa laideur jusqu’à ce que son patron lui précise les raisons de son éviction de certaines missions, se fait refaire le visage et devient d’une beauté éblouissante. Ce sont les autres qui lui ont dit sa laideur et qui lui disent désormais sa beauté. Le médecin auteur de ce miracle ne s’arrête pas là et va produire des multitudes de clones au milieu desquels Lette ne parvient plus à se distinguer. Sous l’aspect d’une comédie où les répliques fusent, la pièce aborde sans lourdeur ni insistance et avec beaucoup de vivacité un grand nombre de questions : quelle est l’importance de la beauté ou de la laideur dans les rapports sociaux dans notre société, comment en changeant d’apparence un homme peut perdre ses repères, quelle est la part de l’apparence dans l’amour et dans la réussite sociale ? La pièce se déroule dans un univers gris, lisse, un monde capitaliste où tout peut devenir marchandise. Pour autant ce n’est pas une pièce réaliste, le propos est poussé jusqu’à l’absurde et le metteur en scène a eu la très bonne idée de ne pas transformer son personnage. Jérôme Kircher, plutôt bel homme, joue le moche puis le beau sans changer un trait de son visage et on le suit. Delphine Coignard est la femme, la maîtresse et l’assistante du chirurgien. Tout cela virevolte et sous une apparence légère et drôle c’est beaucoup plus profond et grinçant qu’il n’y paraît.

« Le chien, la nuit et le couteau » est une pièce à la tonalité très différente. Elle nous plonge dans nos terreurs enfantines. Elle est comme un cauchemar dont on se demande comment sortir. M, le héros qui rappelle le protagoniste du « Procès », de Kafka, est un personnage inquiétant, tout comme le chien que l’on entend au loin – mais ne serait-ce pas un loup – et le couteau qui menace M, à moins que ce ne soit lui qui menace les autres. Pour se défendre contre eux, dont il pense qu’ils veulent le manger, M va les tuer. Son aventure est un conte cruel et noir qui le conduira à l’hôpital et en prison jusqu’à ce qu’une femme n’ait pas peur de lui et le sauve. La mise en scène très sombre suinte l’angoisse jusqu’au moment où l’amour apporte un peu de lumière. Denis Lavant est M, cet innocent meurtrier malgré lui, prêt à tout pour survivre à ceux qui veulent le dévorer et qui a tellement envie de sortir de ce cauchemar et de s’abandonner. Il est capable de passer d’une sauvagerie primitive à l’apaisement. Gretel Delattre et Frédéric Cherboeuf incarnent les personnages, bourreaux et victimes, manipulateurs et manipulés, que rencontre M dans cet univers sombre et inquiétant.
Micheline Rousselet

« Le moche », à 18h30, le dimanche à 15h30
« Le chien, la nuit et le couteau » à 21h, le dimanche à 18h30
Théâtre du Rond Point, Salle Jean Tardieu
2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
Réservations partenariat Réduc’snestarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative)  : 01 44 95 98 21
www.theatredurondpoint.fr

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « La 7è vie de Patti Smith »
    Dans la banlieue de Marseille en 1976, une jeune adolescente au corps androgyne, timide et mal dans sa peau, entend lors d’une soirée entre amis un disque avec la voix de Patti Smith et son cri... Lire la suite (20 février)
  • « Les grands rôles »
    On entend une démarche boiteuse et un acteur arrive en traînant une chaise qui fait le bruit de sa canne. Le monologue de Richard III démarre et le rire aussi quand un acteur échappé de Lucrèce... Lire la suite (19 février)
  • « Fanny et Alexandre »
    Les spectateurs finissent de s’installer dans la salle Richelieu et Denis Podalydès s’avance au bord du plateau, vêtu d’un long manteau de scène, pour leur rappeler d’éteindre leurs téléphones... Lire la suite (18 février)
  • « La conférence des oiseaux »
    Il y a quarante ans Jean-Claude Carrière adaptait pour Peter Brook l’un des plus célèbres contes soufi du Persan Farid Uddin Attar (1142-1220). La conférence des oiseaux raconte comment, encouragés... Lire la suite (14 février)
  • « Premier amour »
    Sami Frey reprend cette nouvelle de Samuel Beckett, écrite en 1946, qu’il avait créée il y a dix ans. On y trouve déjà l’image de ces clochards célestes que seront, dans En attendant Godot , Vladimir et... Lire la suite (7 février)