Actualité théâtrale

à la Manufacture des Abbesses

"Le nazi et le barbier" Jusqu’au 15 juin

Adaptée d’un roman d’Edgar Hilsenrath, né en 1926 dans une famille juive allemande et qui a erré du ghetto roumain de Mogilev-Podolsk à New-York, en passant par Israël et la France, avant de revenir en Allemagne où il vit toujours, la pièce est à l’image de cette vie mouvementée digne d’un roman de Kafka. C’est Max Schulz, fils bâtard mais aryen de pure souche, qui raconte son histoire. Ami de son voisin juif, Itzik Finkelstein, le fils du coiffeur, il ne tarde pas à s’engager dans la SS, à devenir un génocidaire consciencieux, assassinant son ami et ses parents. Lors de l’arrivée des Russes, il parvient à se circoncire, à se tatouer et à prendre l’identité de son ancien ami. Avec son nom il partira en Palestine, prendra les accents d’un sioniste militant, deviendra barbier en Israël et y mourra apparemment sans remord, puisque Dieu est bien plus coupable que lui !

Le ton de la pièce surprend. On passe du réalisme le plus cru à une sorte de rage, de la vulgarité au lyrisme, pour raconter sur le mode du grotesque et de la dérision une histoire de viol, de meurtre et de crime de masse. Pour mettre sur scène ce récit déjanté, où une dérision rageuse masque une certaine désespérance face aux turpitudes dont est capable un homme, il fallait un acteur capable à la fois de mener à bien le récit et de jouer plusieurs personnages. C’est David Nathanson qui est successivement Max Schulz et Itzik Finkelstein, mais il est aussi la mère de Max, son patron, il est celui qui tue dans les camps, mais aussi celui qui fête la naissance d’Israël. Pour accompagner sa performance, pas de décor, seulement un fauteuil de barbier, point d’ancrage de sa vie d’avant et d’après, et l’enseigne lumineuse de la boutique du barbier « L’homme du monde » qui ajoute encore à l’ironie amère de l’ensemble.

Crédit : Thérèse Gacon

Il est seul en scène, il endosse les voix et les attitudes de tous les personnages, il dialogue avec lui-même et avec son histoire. Il est l’enfant craintif violé par l’amant de sa mère, éructe aux discours de Hitler, part dans les rues tabasser les juifs, apprécie la beauté paisible du camp de concentration et exulte en jeune sabra sautillant. Il est violent, cynique, ironique et sert avec beaucoup de talent cette pièce surprenante qui interroge le spectateur bien après la fin de la représentation.

Micheline Rousselet

Les jeudi, vendredi et samedi à 19h
Manufacture des Abbesses
7 rue Véron, Paris 75008
Réservations : 01 42 33 42 03
Se réclamer du Snes et de cet article : demande de partenariat Réduc’snes en cours.

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Ruy Blas »
    Cet été le château de Grignan se met à l’heure de l’Espagne du XVIIème siècle pour accueillir le drame romantique de Victor Hugo. La reine d’Espagne vient d’exiler Don Salluste qui a déshonoré une de ses... Lire la suite (21 juillet)
  • La nuit juste avant les forêts
    Tout d’abord, il y a le texte, dur, puissant, superbe, qui résonne fortement avec l’actualité. Et pourtant, Bernard-Marie Koltes l’a écrit et fait représenter dans le Off d’Avignon en 1977. Il ne sera... Lire la suite (20 juillet)
  • Alain Paris chante les fables de La Fontaine
    Est-ce l’horaire ? Est-ce le lieu très excentré près des remparts de l’Oulle ? Il y avait peu de monde pour ce joli spectacle et c’est bien dommage. Alain Paris chante les fables de La Fontaine,... Lire la suite (17 juillet)
  • Beaucoup de bruit pour rien
    La modernité de cette pièce écrite en 1600 est saisissante. Elle est accentuée par la mise en scène intelligente de Salomé Villiers et Pierre Hélie. L’action est placée dans un cadre qui évoque tout... Lire la suite (8 juillet)
  • « Dévotion, dernière offrande aux dieux morts »
    Clément Bondu, écrivain, poète, musicien et metteur en scène en résidence aux Plateaux Sauvages signe le texte et la mise en scène de ce spectacle dont il nourrissait le projet depuis plusieurs années... Lire la suite (3 juillet)