Actualité théâtrale

Jusqu’au 26 mai au Théâtre Paris-Villette

« Le quatrième mur »

En 2013 Sorj Chalandon obtenait le Prix Goncourt des lycéens pour son roman, Le quatrième mur . Dans ce roman, un metteur en scène gréco-juif, en train de mourir d’un cancer, demandait à un ami d’accomplir pour lui son dernier projet, monter l’Antigone d’Anouilh dans Beyrouth en guerre, en y faisant incarner les personnages de la pièce par des acteurs issus des différentes factions religieuses et politiques qui s’affrontaient au Liban. Il avait déjà retenu les acteurs et le lieu, un cinéma en ruines situé sur la ligne de démarcation. Son espoir était que le temps d’un cessez-le-feu, les différents protagonistes se parlent, en travaillant sur un projet commun et qu’à l’occasion de cette unique représentation ce quatrième mur, qui sépare virtuellement acteurs et spectateurs et permet l’illusion théâtrale, soit brisé. Mais la guerre à Beyrouth est réelle, on y tue, on y viole, on y massacre et le théâtre est impuissant.

Théâtre : Le quatrième mur

Depuis une dizaine d’années le metteur en scène Julien Bouffier et sa compagnie concentrent leur travail sur la question documentaire dans la représentation théâtrale. Il est donc facile de comprendre ce qui l’a attiré dans le roman de Sorj Chalandon. Son adaptation est centrée sur ce qui se passe à Beyrouth, l’ami du roman est devenue une femme (très belle interprétation de Vanessa Liautey) et elle ne pourra plus jamais être la même à son retour, Yara, l’actrice qui incarnait Antigone la hantera toujours. Mais comment rendre la peur de celle qui doit circuler dans Beyrouth pour convaincre les acteurs et leurs proches, les passages de check-points gardés par des hommes pleins de haine, la folie des combattants, une atmosphère où le moindre mot peut entraîner la mort ? C’est en multipliant les moyens narratifs que Julien Bouffier nous entraîne dans ce voyage terrifiant où la vie ne cesse de flirter avec la mort, où la haine est toujours prête à l’emporter sur la raison et la barbarie sur l’humanité. Sur la scène on passe de la narration aux dialogues, du texte de la pièce aux échanges en arabe entre les acteurs qui s’affrontent. La Beyrouth d’aujourd’hui défile sur l’écran comme à travers les vitres d’une voiture, images d’une ville méditerranéenne colorée et trépidante mais où les stigmates de la guerre sont toujours visibles. Un écran dans cet écran, en noir et blanc ou avec des images bleutées le plus souvent, renvoie dans le passé. On y voit des chars passer, des ruines où s’abritent les snipers. Sur scène il y a cette femme qui tente d’obtenir que les acteurs s’accordent, que les combattants des factions dont ils sont issus fassent taire les armes le temps d’une représentation et à l’écran il y a ceux avec qui elle négocie, interprétés par des acteurs libanais pour qui la mémoire de la guerre civile est encore vive.

Dans ce travail virtuose, passé et présent tout comme scène et écran s’enchevêtrent. Le spectateur est troublé et fragilisé, d’autant plus que la musique jouée sur scène par Alex Jacob augmente encore l’émotion. Représenter le monde au théâtre n’est pas facile mais ici tout concourt à la réussite et cette mise en scène fera date.

Micheline Rousselet

Du mardi au jeudi à 20h, le vendredi à 19h, le samedi à 20h, le dimanche à 16h

Théâtre Paris-Villette

211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris

Réservations : 01 40 03 72 23

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