Actualité théâtrale

Jusqu’au 5 mai au Théâtre du Vieux Colombier

« Le voyage de G. Mastorna »

Ce voyage aurait du rejoindre le panthéon des films rêvés mais jamais tournés. Federico Fellini avait décidé, à quarante-cinq ans, qu’il était temps pour lui d’aller un peu explorer l’au-delà, en écrivant un film sur la vie après la mort, dépourvu de toute référence à la religion. Alors qu’il avait connu ses plus belles réussites et venait de finir 81/2 et Juliette des esprits , il se lança dans l’écriture de ce voyage de G. Mastorna qu’il annonça comme son « projet le plus ambitieux, le plus mystérieux, le plus noir ». Le projet entra en préproduction chez le producteur habituel de Fellini, Dino de Laurentiis, la construction des décors commença mais les obstacles s’accumuleront et le projet ne se fera pas. Des conflits opposeront Fellini et son producteur qui s’inquiète alors du coût de décors pharaoniques et sent le réalisateur peu sûr de ses choix, en particulier de celui de Mastroianni pour interpréter G. Mastorna. Pour compléter le tableau, une mystérieuse maladie a frappé le réalisateur à la veille du tournage et le mage turinois, que Fellini consultait régulièrement lui avait dit « qu’il fallait respecter le mystère de la mort » ! Fellini se lança alors dans un projet moins ambitieux, Le Satyricon, et Le voyage de G. Mastorna entra dans la catégorie des films maudits, dont on relève pourtant des traces dans un certain nombre de films ultérieurs du réalisateur. Il sembla vouloir s’en libérer définitivement en le publiant en bande dessinée, illustrée par Milo Manara sur ses esquisses, en 1992. C’était un an avant sa mort !

Théâtre : Le voyage de G. Mastorna

C’est sur ce projet inabouti que s’appuie l’adaptation de Marie Rémond, Thomas Quillardet et Aurélien Hamard-Padis. Il n’est pas question de monter le scénario que Fellini n’a pas tourné, mais de « le faire résonner avec l’histoire du tournage » dit Marie Rémond. Pour le scénario, tout commence dans un avion qui emmène le violoncelliste G. Mastorna à un concert. L’avion est pris dans une tempête et doit atterrir sur un terrain de fortune. Tandis que les media relatent le crash, on annonce aux passagers qu’on va les conduire dans un motel, un motel étrange, dépourvu de lignes téléphoniques où Mastorna n’arrive pas à prouver son identité, qui il est « authentiquement ». De rencontres étranges, en boîte de nuit dont il ne s’échappe que par la fenêtre, le violoncelliste commence une aventure incohérente qui ressemble à un cauchemar empli d’hallucinations.

La mise en scène de Marie Rémond nous accompagne dans les quelques jours de la préparation du film. Le maître est là, caméra à la main (Serge Bagdassarian, tantôt tyran plein de bonne foi uniquement préoccupé de ce qu’il imagine, tantôt indécis et plein de questionnements). Son équipe s’efforce de répondre aux désirs plus ou moins exprimés du réalisateur qui passe d’une idée à l’autre, qui veut un décor avec la cathédrale de Cologne ... mais peut-être plutôt de Milan, au grand désarroi du régisseur (Jérémy Lopez) qui s’interroge sur le coût de tous ces changements. Liliana Betti (Jennifer Decker) l’assistante de Fellini s’efforce d’arrondir les angles, de régler les problèmes et de rassurer le Maître. Marcello Mastroianni (Laurent Lafitte) a l’impression que Fellini n’est pas sûr de le désirer pour ce rôle, ce qui le déstabilise. Quant à l’actrice qui doit jouer tous les rôles d’hôtesses, elle se perd dans ses rôles et ne sait pas ce qu’on attend d’elle. Georgia Scalliet est délicieuse dans ces rôles, passant de l’agitation à l’anxiété, de la résignation à l’explosion de vulgarité en présentatrice de télé telles que les aimait Berlusconi.

En nous plaçant dans le tournage, avec son désordre organisé et les algarades alternant avec les moments de tendresse entre metteur en scène, assistante, régisseur et acteurs, Marie Rémond se lance dans une série de mises en abîme. Dans le scénario circulent des grands thèmes, la vie et la mort, la question de l’identité, ce qui reste de soi après la mort. Et sur scène on a un metteur en scène, qui passe de doutes artistiques à un doute existentiel, cette crise est mise en abîme avec celle du personnage principal G. Mastorna, et se répercute sur l’acteur principal et toute l’équipe. C’est à la fois drôle et sérieux et assez vertigineux !

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h, le dimanche à 15h

Théâtre du Vieux-Colombier

21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris

Réservations : 01 44 39 87 00/01

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Sabordage »
    O Après Blockbuster, où elle dénonçait les effets de la cupidité globalisée, portée par un système ultralibéral faisant passer le profit avant toute autre considération, l’inventive troupe liégeoise Le... Lire la suite (13 octobre)
  • Des reprises à signaler
    Voici 3 spectacles que nous avons chroniqués et qui sont repris cette automne. Pour ceux qui les auraient loupés ou qui voudraient les revoir ! « Jeanne Plante est chafouin » les lundis à 20h30... Lire la suite (12 octobre)
  • « Les causeries d’Emma la Clown »
    Il y a maintenant vingt ans que Meriem Menant a crée son personnage d’Emma la clown avec sa chemise de flic bleu clair et sa cravate, sa jupe plissée qui pendouille et ses chaussettes qui godillent,... Lire la suite (11 octobre)
  • « Piège pour Cendrillon »
    Adaptation d’un polar glamour et vénéneux écrit par le romancier Sébastien Japrisot dans les années 60, la pièce mêle avec une habileté diabolique intrigue policière et histoire passionnelle. Une jeune... Lire la suite (11 octobre)
  • « Dieu est un DJ »
    C’est en 1998 au moment où arrivent les premières émissions de télé-réalité que Falk Richter a écrit cette pièce. Le dramaturge et metteur en scène allemand, qui travaille pour les plus grands théâtres... Lire la suite (10 octobre)