Actualité théâtrale

Du 18 au 20 octobre au CDN de Normandie-Rouen

« Légendes de la forêt viennoise » En tournée ensuite

Dans la courte carrière d’Ödön Von Horváth, mort à 37 ans écrasé devant le théâtre Marigny à Paris à la suite de la chute d’un arbre un jour de tempête, Légendes de la forêt viennoise fut un immense succès et un énorme scandale. Il y cassait l’image d’une Autriche d’opérette en montrant la brutalité qui se cachait derrière la façade. En exergue de la pièce il écrivait « Rien ne donne autant le sens de l’infini que la bêtise »

Théâtre : Légendes de la forêt viennoise

L’histoire a des airs de mélodrame classique. Marianne est promise au boucher Oscar que son père le marchand de jouets Magicus souhaite lui voir épouser. Mais au cours de la fête qui doit marquer leurs fiançailles, elle s’éprend d’un vaurien, Alfred, qui ne sait que jouer aux courses et est entretenu par une femme plus âgée, mais encore jolie, Valérie la buraliste. Au bout d’un an de vie commune dans la pauvreté, Alfred convainc Marianne de placer leur bébé chez sa mère où il mourra victime d’un refroidissement provoqué par la grand-mère qui n’a jamais pu accepter ce bâtard. Son père refusant de l’aider, Marianne est contrainte de se produire dévêtue dans un cabaret où son père horrifié la découvrira. Après quelques péripéties, Valérie réussira à convaincre son père de pardonner à Marianne et son bébé étant mort, Oscar sera prêt à l’épouser.

Mais ce que révèle Horváth, dans cette pièce écrite entre 1928 et 1930, c’est ce qui se cache derrière l’ambiance d’opérette et les valses viennoises, le titre de la pièce est d’ailleurs celui d’une célèbre valse de Johann Strauss. Sous ses airs de mélodrame, sous les répliques comiques des personnages la pièce constitue une charge contre une société où les aspirations des individus sont sacrifiées sur l’autel d’une morale étriquée, soutenue par la religion et le souci du qu’en-dira-t-on, une société où les hommes sont incapables d’amour et de désintéressement.

Yann Dacosta a réalisé un très beau travail de mise en scène. La pièce démarre dans une ambiance d’opérette, festive et colorée mais les décors de carton-pâte donnent l’impression d’un monde où tout est faux. La poésie de la rencontre la nuit au bord du Danube entre une Marianne qui espère pouvoir vivre son grand amour et un Alfred qui semble seulement la suivre, va laisser place peu à peu à une ambiance sombre où dominent la noirceur, la brutalité et la violence glacée. Dans la scène du cabaret les couleurs éclatent, rideau rouge, escalier vert, robes de soirée jaune et verte. Mais derrière ce décor très cinématographiques c’est la vulgarité, la bêtise, la méchanceté qui sont à l’œuvre. Dans la pièce d’ Horváth, la musique joue un grand rôle. Yann Dacosta lui donne ici une grande place : valses viennoises, airs d’opérette chantés en allemand, un joli clin d’œil à Chantons sous la pluie. Mais le ton peut aussi être plus ironique ou mélancolique, avec un violon qui passe entre les scènes, ou plus sinistre avec un Deutschland über alles braillé par les clients avinés du cabaret à la suite d’Eric, l’étudiant qui ne cesse de faire le salut nazi.

Douze acteurs, une troupe soudée, se partagent les rôles. Ils sont tous très bien, mais on peut en retenir quelques-uns. Laëtitia Botella interprète une Marianne candide, que tous utilisent. Pour son père elle est une domestique docile et gratuite, pour Alfred une femme destinée à l’adorer, pour Oscar un objet à posséder. Théo Costa-Marini donne à Alfred le côté veule du petit voyou incapable d’aimer et qui préfère être un homme entretenu. Jean-Pascal Abribat fait d’Oscar une sorte de marionnette qui aime les couteaux et le sang, glaçant quand il dit à Marianne « Je te l’ai dit un jour, tu n’échapperas pas à mon amour ». Enfin Maryse Ravera campe la grand-mère monstrueuse, avide d’argent, raciste, haïssant Marianne « qui vit dans le péché » et son bâtard. Elle est d’une violence et d’une méchanceté effrayantes.

Cette satire, fidèle à l’esprit d’ Horváth, vient fort à propos nous rappeler que c’est l’égoïsme et la bêtise qui font le terreau du nazisme. Une soirée brillante où on ne voit pas le temps passer !

Micheline Rousselet

18-19-20 octobre au CDN Normandie-Rouen ; 8 et 9 novembre au Trident à Cherbourg ; 15 novembre à la Scène Nationale d’Alençon ; 28 novembre CDN-Vire ; 7 décembre Le Tangram à Évreux ; 12 et 13 décembre au CDN-Caen

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