Actualité théâtrale

Jusqu’au 22 décembre à L’Odéon Théâtre de l’Europe

« Les Trois Sœurs »

Depuis les années 1950, Tchekhov a toujours irrigué les scènes françaises, mais en général on était transporté dans la Russie du XIXème siècle avec des personnages qui ressassaient, dans une langue magnifique, leur ennui, leur spleen, leur désir d’être ailleurs. Cette saison les scènes parisiennes nous offrent une série de Tchekhov mais un Tchekhov relu, déconstruit, voire carrément réécrit, comme c’est le cas avec Les Trois Sœurs adapté, actualisé et mis en scène par l’Australien Simon Stone.

Théâtre : les trois soeurs

Fidèle à ce qu’écrivait Tchekhov à Olga Knipper, l’actrice qui deviendra sa femme « Je suis d’avis que votre théâtre ne doit monter que des pièces contemporaines et rien d’autre », Simon Stone a conservé la structure de la pièce, ses personnages, l’atmosphère de mélancolie désenchantée, mais a presque entièrement réécrit le texte pour l’actualiser, faire de la jeunesse des personnages peints par Tchekhov un tableau des jeunes d’aujourd’hui, y compris dans la crudité de leur langage. Tchekhov, dit Simon Stone, ne voulait pas faire de littérature. Médecin, il observait et écoutait ses patients venus de différents milieux. Il voulait écrire la vie, la mettre sur le plateau. Dans sa correspondance il dit qu’il ne cherche pas la belle écriture, l’éloquence mais la « phrase invisible », les propos insignifiants voire triviaux et cela avait surpris le public de son époque. Dans la pièce de Tchekhov un des personnages évoque les bienfaits d’un mélange de naphtaline et d’alcool contre la chute des cheveux, Simon Stone les fait parler des bienfaits de la pomme de terre pour la santé. Ils parlent de leurs bourrelets, préparent des mojitos et se demandent s’il y a encore du gruyère ! Ils n’appartiennent plus à une intelligentsia en voie de déclin, mais à une jeunesse désenchantée, qui se plaint mais passe son temps à faire des compromis et « préfère sucer la bite du capitalisme », comme le dit Macha, en prétendant qu’il n’y a pas d’alternative. On se reconnaît dans ces personnages. Leurs amours contrariés, leurs espoirs anéantis, l’ennui qu’ils traînent, leur insatisfaction, ce sont les nôtres.

Quand la pièce commence on est dans l’ombre, les jeunes gens arrivent dans la maison familiale, cinq ans après la mort du père, le jour de l’anniversaire d’Irina. On entend vaguement leurs voix, ils cherchent la clé et déposent les sacs de courses. Simon Stone a repris la maison qu’il avait utilisé pour son précédent spectacle Ibsen Huis , une maison transparente du salon à la cuisine, des chambres aux toilettes et à la douche, une maison qui tourne lentement et s’arrête pour nous laisser voir les personnages qui discutent, s’isolent, dansent. Ils se disputent, répriment leurs griefs ou les exposent, parlent sans cesse, se coupent la parole, s’insultent et ils font la fête. Ils parlent de Trump, des migrants, de l’usure de l’amour, de la difficulté d’être adulte. Certains critiques pourront crier au crime de « lèse-Tchekhov », mais rappelons leur que Picasso n’a pas hésité à faire des variations sur Les Menines de Velázquez !

C’est l’énergie des acteurs qui donne à leur personnage sa dimension tragique. Céline Sallette est une Macha déterminée, volontaire prête à brûler ses vaisseaux pour ce nouvel amour qui l’emporte. Amira Casar est Olga, la sœur aînée, la raisonnable capable d’une explosion violente quand la coupe est trop pleine. Éloïse Mignon incarne une Irina vive, qui parle d’aider les migrants mais est vite agacée par eux. Elle se révèle incapable de choisir, tout comme Sacha (Assaad Bouab) l’amant de Macha. Servane Ducorps fait de Natacha, la belle-sœur mal-aimée, un modèle de petite bourgeoise parvenue qui ne peut qu’exaspérer les trois sœurs mais qui savourera sa victoire finale avec une délectation cynique. Éric Caravaca incarne le frère bien aimé mais drogué, alcoolique, joueur, lâche et velléitaire.

Simon Stone a réussi son projet. On n’a plus le texte de Tchekhov mais c’est toute son humanité qui emplit la scène.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h

Théâtre de l’Odéon

Place de l’Odéon, 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

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