Troisième "prépa-métier"

Les Troisième "prépa-métiers" : champ d’expérimentation

Le projet de la Troisième prépa-métiers a pour origine un article de la loi « Pour choisir son avenir professionnel » voté le 5 septembre 2018. Pour Sylvie Charrière, députée LREM à l’origine de l’amendement en commission des affaires culturelles et de l’éducation, il s’agissait surtout de remplacer les DIMA. Ces classes devaient s’ajouter aux prépa-pros pour « proposer aux jeunes collégiens confrontés à un décrochage scolaire parfois important une classe spécifique, en collège, leur permettant de retrouver un sens à leur scolarité. » Au final, elles vont remplacer les Troisième prépa pro qui sont implantées surtout en lycée professionnel.

Les Troisième prépa-métiers sont encadrées par trois textes :

-  Un décret n° 2019-176 du 7 mars 2019
-  Un arrêté du 10 avril 2019
-  une note de service n° 2019-113 du 23-7-2019

Les deux premiers ont reçu un avis négatif du conseil supérieur de l’éducation. Le dernier n’a été discuté avec aucune organisation syndicale. La note de service est articulée à un vademecum non règlementaire qui accentue encore les défauts de cette classe en la transformant en champ d’expérimentation de l’individualisation, de la personnalisation et des parcours. La note de service et le vademecum n’ont aucun caractère obligatoire mais sont des outils d’incitation pour engager les équipes à mettre en œuvre une partie de ces dispositions particulièrement problématiques en termes d’organisation, de contenu et de conditions d’enseignement à la fois pour les élèves et les personnels.

Des enseignements mis à mal

Les horaires d’enseignements sont diminués (moins d’histoire-géographie, EMC, d’enseignements scientifiques et technologie et d’enseignements artistiques globalisés) alors que les élèves scolarisés ont généralement des difficultés et donc besoin de temps d’apprentissage plus longs et en petit groupe. Des dédoublements sont uniquement prévus pour le français et les mathématiques alors que cette classe scolarise des élèves de collège qui devraient bénéficier de 3 h de marge horaire au même titre que les autres collégiens.

En avant toute vers l’apprentissage

Pensée à l’origine pour amener les élèves vers la voie de l’apprentissage hors éducation nationale, la Troisième prepa-métiers prévoit des périodes d’immersion dans les CFA. Dans le vadémécum, seul l’apprentissage est mentionné. Alors que la Troisième prépa-pro préparait à l’enseignement professionnel, cette classe participe de la politique de casse des lycées professionnels. Le surtitre du vademecum ne s’en cache d’ailleurs qu’à moitié selon la logique de communication ministérielle : "transformer le lycée professionnel"

On sait pourtant que l’apprentissage pré-bac n’est pas une solution constructive et que les élèves s’y retrouvent confrontés à de fortes discriminations lors de leur recherche d’un contrat.

. Des conséquences lourdes sur les personnels

La note de service fait apparaître la notion d’équipe resserrée. Le vadémécum précise qu’« il convient de constituer au sein des établissements, une équipe resserrée voire réduite, un professeur d’une même discipline assurant l’intégralité de l’enseignement. » . Certes, en LP où sont majoritairement implantées ces classes, les enseignants sont bivalents et cela semble poser moins de problèmes. Par contre dans les collèges, de fortes pressions vont peser sur les collègues notamment de sciences et technologie pour des regroupements de type EIST. On peut même envisager des pressions pour obliger à une bivalence du type lettres/HG comme en LP.

En outre, en plus du professeur principal, il est prévu pour encadrer les élèves des professeurs référents pour leurs parcours et leurs stages. « Les membres de l’équipe pédagogique sont chargés d’accompagner les élèves dans la construction de leur projet professionnel y compris pendant les stages et les périodes d’immersion. Le chef d’établissement désigne, au sein de l’équipe pédagogique, des référents chargés chacun d’effectuer le suivi personnalisé de deux à quatre élèves, comprenant des visites sur les lieux de stages et de périodes d’immersion. ». Mais rien n’est dit sur la manière dont ils seront reconnus et rémunérés pour cette mission et sur le remboursement de leurs frais de déplacement.

Une annualisation rampante

S’il est effectivement question d’annualisation dans l’article 4 de l’arrêté, « L’enseignement de découverte professionnelle des métiers et des formations professionnelles représente un volume annuel de 180 heures. », la grille horaire du même arrêté précise que cet horaire est de 5 heures hebdomadaire.

Mais la note de service met en œuvre l’annualisation et va même plus loin car les périodes d’observation, d’immersion et de stages sont comprises à l’intérieur des « 180 heures annuelles consacrées à la découverte professionnelle des métiers et des formations professionnelles, comportant des séances de découverte des parcours et des formations (en lycée professionnel, lycée polyvalent, lycée agricole, centre de formation d’apprentis, des unités de formation par apprentissage ou sur les plateaux techniques des sections générales professionnelles adaptées). Celles-ci comportent une initiation aux activités professionnelles, et des périodes en milieu professionnel en fonction du projet personnel de l’élève (stages d’initiation en milieu professionnel dont la séquence d’observation). »

Une classe à géométrie variable

A cela s’ajoute la possibilité d’adapter au parcours de chaque élèves les périodes d’observation, immersion et stage selon la note de service « Pour chaque élève, les périodes de stage, les périodes d’immersion et la séquence d’observation (comme pour tous les élèves de classe de Troisième), s’inscrivent dans une durée personnalisable de une à cinq semaines ». Selon le vademecum : « Dans une démarche de personnalisation des parcours, sont définis pour chaque élève, le rythme d’alternance de la formation et de la découverte des métiers et des formations professionnelles, les temps d’immersion, les types d’activités professionnelles, les structures, centre de formation ou entreprises d’accueil… »
La classe est désormais à géométrie variable. Les enseignants risquent de subir les entrées et sorties des élèves en fonction de ces différentes périodes les obligeant à prévoir pratiquement pour tous les élèves des adaptations individuelles des apprentissages. Ceci paraît tout à fait contradictoire avec la volonté d’apporter des éléments généraux qui forment un cadre.

Personnaliser. Individualiser. Différencier.

Un calendrier de stage individualisé ainsi que la découverte des champs de métiers conduisent au développement de l’individualisation, de la différenciation et de la personnalisation. Il faut donc que les enseignants assurent un cours qui apporte des éléments généraux tout en assurant une « différenciation des apprentissages, des contenus, des supports, des activités, des évaluations, (...) ». Les apprentissages doivent être nourris par le projet d’orientation et les champs professionnels choisis par chaque élève. « Il s’agit d’élaborer un plan de formation ou une progression, continuum des apprentissages en classe et hors la classe, hors l’établissement, dans le cadre des séquences d’observation et les périodes d’immersion ou de formation en milieu professionnel. »

De même les heures dédoublées de français et de mathématiques dites de consolidation riment avec personnalisation ainsi « La consolidation prend la forme de modalités et de pratiques pédagogiques variées au cœur de la classe et s’adresse à tous les élèves de la classe en fonction de leurs besoins individuels, mais aussi de leurs projets d’orientation. »

Au final, les enseignants devront construire pour chacun des élèves un parcours individualisé d’apprentissage et d’évaluation. Pour y parvenir, le vademecum conseille de recourir au numérique notamment à l’utilisation de Folios.
L’injonction pédagogique autour du projet.

De plus, les équipes sont fortement incitées à avoir recours à la pédagogie par projet. Trois fiches y sont consacrées dans le vademecum. Le projet doit « viser l’acquisition du socle » et prendre « appui sur les thématiques développées en découverte professionnelle des métiers et des formations professionnelles, et sur l’ensemble des projets mis en œuvre dans le cadre des enseignements disciplinaires. ». Il ne s’agit pas d’un projet mais de différents projets devant s’articuler entre eux en lien avec les apprentissages et le parcours d’orientation des élèves.

Le passage au CA pour encadrer

Pour faire pression sur les équipes et les obliger à mettre en œuvre des organisations pédagogiques basées sur la personnalisation et le projet, il est prévu par la note de service et rappelé par le vadémécum que « les modalités pédagogiques de cette classe de Troisième « prépa-métiers » sont discutées en conseil pédagogique avant présentation au conseil d’administration pour avis. ». Ainsi non seulement la liberté pédagogique des enseignants risque d’être fortement limitée par la création d’obligations supplémentaires mais de plus la discussion du contenu et du fonctionnement vont être soumis à l’avis d’élus qui n’ont pourtant aucune expertise sur la pédagogie

Au final, appauvrissement des contenus, déstructuration de la classe et augmentation de la charge de travail due à la fois aux nouvelles missions d’encadrement et à l’individualisation des parcours pédagogique et d’orientation conduisent à une profonde dénaturation de cette classe l’éloignant du collège et la rapprochant d’un fonctionnement avec mixité des publics.

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