Actualité théâtrale

au théâtre des Amandiers à Nanterre

"Les amours vulnérables de Desdémone et Othello" Jusqu’au 29 septembre

Deux Shakespeare aux Amandiers ! Mais dans la salle transformable, c’est une adaptation « librement inspirée » d’Othello que nous proposent Manuel Piolat Soleymat et Razerka Ben Sadia-Lavant. Ce qui l’intéressait dit-elle, dans cette histoire d’amour romantique et tragique, ce sont deux questions, celle de l’amour et celle de l’étranger. Othello est un brillant général au service de la République de Venise, mais il reste un Maure et c’est aussi pour cela que certains le haïssent. Son amour pour Desdémone va se briser devant le goût de l’argent, la soif de pouvoir et les frustrations de certains de ses concitoyens, jaloux de la réussite de cet étranger. Fidèles à cet éclairage, les adaptateurs ont réduit la fin de la pièce au meurtre de Desdémone et au désespoir d’Othello découvrant combien Iago l’a joué, les péripéties qui précèdent chez Shakespeare étant évacuées dans des bruits hors champ. Ils ont aussi placé dans la bouche d’Emilia, l’épouse de Iago, une tirade sur les femmes, qui elles aussi veulent être écoutées, respectées, aimées et qui souffrent de ne pas l’être. Ce n’est pas dans Othello, mais on ne peut s’empêcher d’évoquer une autre pièce de Shakespeare Le marchand de Venise : « Si vous nous piquez ne saignons nous pas ? Si vous nous bafouez, ne nous vengeons-nous pas ? » Ainsi partant de l’intime les deux auteurs nous conduisent au politique.

Razerka Ben Sadia-Lavant a choisi de mettre en scène la tragédie dans un Orient sensuel. Dans une forêt de colonnes, où seuls les lustres évoquent Venise, les deux amants s’enlacent, tandis que s’élève le son du oud et la voix sensuelle de Sapho sortant de l’ombre et chantant en arabe. Tout concourt à exciter l’imaginaire du spectateur. Soucieuse de briser les frontières, la metteure en scène a installé sur le plateau un mélange des genres risqué, mais qui fonctionne à merveille ici. L’intervention de danseurs tranche, par le déchaînement des corps, avec la douceur de la musique, par exemple pour évoquer la tempête qui anéantit la flotte turque. Dans ce même souci de métissage des genres, la scène de la fête qui marque le triomphe d’Othello, où Iago réussit à enivrer Cassio, devient une vraie scène de cabaret où les danseurs se mêlent à une danseuse orientale et qui s’achève en rixe spectaculaire car c’est un champion de taekwondo qui incarne Montano opposé à Cassio. On retrouve ce même souci de briser les frontières dans le choix des acteurs. Denis Lavant compose un Iago fourbe, avide de richesses et de pouvoir, frustré, misogyne et froid manipulateur avec le talent qu’on lui connaît pour incarner des personnages extrêmes que l’on adore détester. Face à lui le rappeur Disiz, dont c’est la première apparition au théâtre, incarne un Othello un peu monolithique. Mais au final son interprétation correspond bien au personnage d’Othello, un peu trop droit et sincère, incapable d’imaginer la noirceur d’un Iago qui réussira à instiller en lui la jalousie et le conduira au meurtre. Alexandra Fournier, vêtue d’une longue robe noire apporte sensualité et douceur au personnage de Desdémone.

Partant de cette histoire que tous connaissent, Razerka Ben Sadia-Lavant réussit à lui donner un éclairage moderne et à emporter une adhésion enthousiaste à son projet.

Micheline Rousselet

Mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 16h, le jeudi à 19h30
Théâtre Nanterre-Amandiers
7 avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre
Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 46 14 70 00
www.nanterre-amandiers.com

Autres articles de la rubrique Actualité théâtrale

  • « Rémi Larrousse, Songes d’un illusionniste »
    Nous rêvons tous. Que nous révèlent nos rêves ? Cauchemars ou fantasmes, que signifient-ils ? Pour certains ils sont prémonitoires, d’autres y voient le rappel d’un passé oublié ou enfoui. Rémi... Lire la suite (14 décembre)
  • « Cap au pire »
    Cap au pire est l’un des derniers textes écrits par Beckett, un texte écrit en anglais et qu’il ne s’était pas résigné à traduire comme s’il avait hésité à se relancer dans ce dédale, un texte destiné à... Lire la suite (13 décembre)
  • « Probablement les Bahamas » de Martin Crimp
    Milly et Franck savourent le confort de leur cottage où s’annonce pour eux une retraite paisible. Ils ont même à leurs côtés pour faire barrage à leur solitude, la présence rassurante d’une étudiante... Lire la suite (13 décembre)
  • « Mélancolie(s) »
    La pièce commence au printemps, au milieu d’une journée magnifique. Le temps est à la fête pour l’anniversaire de Sacha qui est entourée de son mari qu’elle n’aime plus comme avant, d’Olympe sa sœur... Lire la suite (9 décembre)
  • « La fuite ! » Comédie en huit songes de Mikhaïl Boulgakov.
    1920. Les « Russes blancs » sont aux abois. La guerre civile qui a suivi la révolution bolchevique s’est finie en échec. Il ne reste plus à cette population que de fuir et d’aller trouver refuge en... Lire la suite (4 décembre)