Actualité théâtrale

Au Lucernaire

"Les eaux lourdes" Jusqu’au 4 avril

De quoi sommes-nous capables quand l’amour de l’autre est mort et qu’il nous quitte ? S’inspirant du mythe de Médée, Christian Siméon a écrit une tragédie moderne. En plaçant l’histoire après la guerre, le texte apporte un angle nouveau à la lecture du mythe. Comment échapper à l’héritage de la guerre, quand les trahisons historiques s’ajoutent aux trahisons amoureuses et que l’envie de vivre et d’aimer devient incandescente ?

Pierre est obsédé par la mort de son ami François, tombé aux mains des Allemands, quand leur réseau a été trahi. Mara a tué leur fils quand Pierre l’a quittée. Il ne veut plus entendre parler d’elle, mais vingt ans après, elle lui écrit tous les jours. Ces lettres que lui apporte une amie de Mara, Alix, devenue sa maîtresse, il refuse de les lire. Mara a dit qu’il suffira qu’il ouvre une lettre pour lui revenir pour toujours. C’est Alix qui ouvrira la lettre et Pierre se laissera piéger dans la toile monstrueuse tissée par Mara. En une soirée tout va être réglé.

Le texte est d’une noirceur et d’une cruauté terrifiante. Les personnages ont une puissance, un souffle, une intransigeance qui frappe comme un coup de poing. Thierry Falvisaner a laissé le plateau nu, travaillé le paysage sonore pour qu’il nous enveloppe dans un nuage de sons presque inaudibles où va s’imposer la voix des acteurs. Impressionnants, ils ont une force qui nous emporte. Elizabeth Mazev, actrice souvent vue chez Olivier Py, campe une Mara débordant de colère, de passion, d’exécration, dont elle dit qu’elle est « une forme sophistiquée de l’amour ». Il n’y a aucune place en elle pour un autre amour que celui de Pierre, elle est donc prête à tuer ses enfants avec une froideur glaçante. Déchaînée, hystérique, elle se badigeonne le visage de rouge, comme un clown qui se transforme en démon assoiffé de sang. Elle paraît s’apaiser, murmure, avant de se transformer en Erinye terrifiante. Face à elle, il fallait un acteur massif, puissant, capable de lui résister. Christophe Vandevelde campe un Pierre capable de lui dire les choses les plus monstrueuses, capable de lourds silences aussi. Il veut savoir comment est mort son fils, ce que Mara sait de la chute du réseau. Il la hait, cherche à la blesser avec une dureté incroyable, allant jusqu’à lui dire « je viens t’extraire de ma vie comme on crève un furoncle ». Á leur côté, Julie Harnois est Alix. C’est elle qui fait advenir le drame en ouvrant la lettre, mais elle est la seule à apporter un peu de lumière et d’humanité à cette tragédie. Arnaud Aldigé arrive à incarner sans caricature le fils anormal, Ian, doté d’une mémoire prodigieuse, victime naïve de parents monstrueux.

Avec ce texte brillant d’une noirceur impressionnante, imprégné de passion morbide et porté par des acteurs exceptionnels, le Lucernaire propose une soirée dont on se souvient longtemps.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi à 19h
Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre Dame des Champs, 75006 PARIS
Réduc’SNES sur réservation : 01 45 44 57 34

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