Actualité théâtrale

Jusqu’au 14 février au Monfort

« Les enfants du soleil » D’après Gorki

C’est en 1905 que Gorki écrit Les enfants du soleil , alors qu’il est en prison. Il situe la pièce lors de l’épidémie de choléra de 1862 qui fit de nombreux morts en Russie, mais c’est à la Révolution de 1905 qu’il fait référence. Il y évoque « l’abîme spirituel qui sépare l’élément populaire de l’intelligentsia » et la catastrophe qu’il pressent devoir en résulter. Il y décrit un microcosme de privilégiés, cultivés, humanistes et progressistes, qui rêvent de créer un monde nouveau, épris de beauté, d’art et de science. Il y a là Protassov, toujours armé de son ordinateur, qui ne pense qu’aux découvertes fondamentales qu’il va faire, Elena, sa femme, Vaguine, artiste, aventurier et beau parleur, amoureux d’Elena, Mélania, une bourgeoise folle d’amour pour Protassov, prête à être son chien, mais qu’il dédaigne et Liza, femme-enfant exaltée, qui veut faire de sa vie un poème et n’arrive pas à y trouver de la place pour Boris qui l’aime depuis toujours. Le peuple qu’ils ont face à eux est incarné par Légor, une brute qui bat sa femme, ce que ne supporte pas Liza.

Mikaël Serre, artiste franco-allemand, passé par les Beaux-Arts, avant de devenir acteur et metteur en scène invité sur de nombreuses scènes d’Europe, a adapté le texte de Gorki en y trouvant des échos actuels. La coupure entre les élites et le peuple ne s’est-elle pas trouvée illustrée à la lumière des printemps arabes et des débats qui ont suivi l’attentat contre Charlie Hebdo ? Il est très facile pour les « enfants du soleil » de soutenir les printemps arabes et les jeunes des quartiers défavorisés dans la mesure où ils sont loin et où cela ne remet pas en cause leurs privilèges. Le discours de façade social et humaniste de cette élite ne s’attaque pas sérieusement au capitalisme débridé et décomplexé qui a favorisé l’explosion des inégalités. Le peuple n’est plus ignare et illettré comme au temps de Gorki, mais la distance entre lui et l’élite reste immense et lorsque ce peuple devient menaçant, à la fin de la pièce, Elena n’hésite pas à prendre le fusil, prête à tout pour défendre son monde.

Théâtre : "les enfants du soleil"

Si on a un peu de mal à lier les deux aspects de la pièce, la coupure élite/peuple d’une part et les problèmes sentimentaux des protagonistes d’autre part, il n’en reste pas moins que le travail de Mikaël Serre séduit par son intelligence. La scénographie est très réussie, avec ses faux cactus, la vidéo d’une ville arabe et le chant du muezzin au début, la 4L qui fut tant en vogue en Algérie abritant les dialogues des jeunes gens, le micro avec lequel Protassov s’adresse à Legor, soulignant la distance qui les sépare. La musique et la vidéo participent à l’élaboration d’un environnement indispensable à la compréhension de la pièce et à ouvrir l’espace à l’imaginaire. Les acteurs sont remarquables, particulièrement Servane Ducorps qui incarne une Elena riche de contradictions, Cedric Eeckhout qui campe un Protassov sur occupé et incapable de voir ce qui se passe autour de lui et Claire Vivianne Sobottke une Liza qui dérive vers la folie.

Quand à la fin retentit La Marseillaise, pas celle de Gainsbourg, mais celle de Mireille Mathieu, comme une note d’humour grinçante, on s’inquiète en pensant à l’analyse de Jared Diamond qui dans la recherche des causes de l’effondrement des grandes civilisations citait « l’incapacité des élites et de leur gouvernement à se représenter clairement le processus d’effondrement en cours ».

Micheline Rousselet

Du lundi au samedi à 20h30

Le Monfort

Parc Georges Brassens, 106 rue Brancion

75015 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 56 08 33 88

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