Actualité théâtrale

Du 2 au 17 septembre, puis du 29 septembre au 16 octobre

« Les géants de la montagne » Théâtre de la Colline

C’est par cette pièce inachevée de Pirandello, à laquelle il a travaillé de 1928 à sa mort en 1936, que Stéphane Braunschweig a choisi de démarrer la saison du Théâtre de La Colline et c’est une réussite éclatante. Pièce complexe, elle apparaît comme une défense du théâtre et de la poésie contre une modernité brutale seulement préoccupée de réussite matérielle, mais surtout comme un hymne au pouvoir de l’imagination.

Théâtre : Les géants de la montagne

Dans une villa, qui ironiquement s’appelle La poisse, vit autour de Crotone un groupe de personnages étranges. Ils font ce qui leur passe par la tête et Crotone, leur porte-parole dit s’être fait Turc, « non pour la religion, mais à cause du sort fait à la poésie en Occident ». Il a choisi de s’exiler de ce monde moderne brutal où l’on veut remplacer les petits théâtres par des stades. Arrive une troupe de comédiens soudée autour d’une femme La Comtesse. Elle cherche sans succès à jouer une pièce La fable de l’enfant échangé , qu’un poète a écrit pour elle avant de se suicider. Harassés, fauchés, ils demandent l’hospitalité à Crotone. Les poissards n’ont rien à leur offrir, mais comme le dit Crotone « Il nous manque peut-être le nécessaire mais nous avons tant de superflu ». Crotone leur propose une plongée dans l’imaginaire car dit-il, « il nous suffit d’imaginer et les images prennent vie d’elles-mêmes ».

La pièce de Pirandello s’arrêtait sur le cri d’une actrice « j’ai peur » tandis qu’au loin on entendait l’approche des Géants. Souvent on termine la pièce sur le texte écrit par le fils de Pirandello d’après les propos que lui aurait confiés son père. Stéphane Braunschweig a choisi de terminer sur La fable de l’enfant échangé. Ainsi il donne le dernier mot à Ilse, la comtesse. Á l’encontre de Crotone qui n’y croit plus, elle va réussir à monter la pièce du poète suicidé, faisant de la poésie une force de révolte contre la brutalité de la modernité incarnée par les Géants de la montagne. Et c’est ce texte de Pirandello d’un lyrisme magnifique, évoquant la Sicile de son enfance, la splendeur de la mer et du rivage, la palpitation de la lumière sur l’eau et les feuilles, que l’on entend à la fin de la pièce.

Sur la scène pas de villa, mais une sorte de scène où se déplacent les personnages. La nuit dans la villa nous introduit dans un cauchemar morbide où les acteurs se débattent au milieu de projections de pantins effrayants, un monde où « rien n’est vrai et tout peut le devenir ; il suffit de le croire un moment, et puis plus, et puis de nouveau ».

On passe d’un monde en noir, gris et blanc à un monde rouge et noir. Le jour va précipiter les acteurs hors de la villa mais ce retour à la vie se révèle à son tour lourd de menace, celle des Géants qui se font entendre au loin jusqu’au moment où acteurs et « poissards » se regroupent pour La fable de l’enfant échangé . Les quatorze acteurs constituent une troupe assez homogène, d’où émergent deux acteurs très inspirés. Dominique Reymond campe une comtesse à la sensibilité exacerbée, proche de la folie parfois, mais dont l’obstination emporte l’adhésion. Claude Duparfait est un Cortone remarquable.

Dans un temps où la réduction des crédits de la culture met en péril la création, on ne peut qu’être sensible à l’actualité de la pièce. Pirandello doutait déjà de la capacité du monde moderne à faire toute leur place à d’autres valeurs que matérielles, à la capacité de l’art à se faire entendre dans un monde dominé par le culte de l’argent et du sport. Mais elle est beaucoup plus que cela, un manifeste sur le pouvoir de l’art et de l’imagination.

Micheline Rousselet  

Du mercredi au samedi à 20h 30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

Théâtre National de la Colline

15 rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 44 62 52 52

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