Actualité théâtrale

Jusqu’au 2 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord

« Les naufragés » suivi de « La fin de l’homme rouge »

Après Ressusciter les morts , Emmanuel Meirieu s’attache à nouveau à adapter deux livres témoignages, Les naufragés, avec les clochards de Paris de Patrick Declerck et La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch. Les deux spectacles se succèdent, mais peuvent se voir séparément. Chacun peut être caractérisé comme un « roman de voix » ainsi que l’auteur biélorusse nobélisée appelle son livre. Tous deux donnent la parole à ceux qui sont laissés de côté, de la société « normale » pour le premier, de la grande histoire pour le second. Par leur voix passent des histoires individuelles bousculées par un mouvement social qui les dépasse et les emporte.

Théâtre : Les naufragés

Pour les deux pièces un même décor, un chaos de gravats et de vieilles planches posées de guingois sur le sol. Des vidéos, discrètes et pertinentes, affichent des visages très abîmés par l’alcool et la misère pour Les naufragés , des images qui renvoient au contexte historique, premier vol dans l’espace, déboulonnage des statues de Lénine, pour La fin de l’homme rouge . Dans les deux cas Emmanuel Meirieu a fait un magnifique travail d’adaptation pour passer d’un texte écrit pour être lu à un texte destiné à être dit sur une scène, s’adaptant au rythme de chacun des acteurs. Dans chacun des spectacles un acteur vient au micro livrer son témoignage.

Patrick Declerck, l’auteur des Naufragés a suivi pendant plus de quinze ans les clochards de Paris, d’abord comme ethnologue puis comme psychanalyste. Il s’est immergé dans ce milieu. Vieux bonnet sur la tête, vêtements loqueteux, collier anti-puce pour chien autour du bras et à la cheville, il a partagé leurs nuits, les a suivis dans le métro et dans les bus qui les conduisent au centre d’hébergement d’urgence de Nanterre. Il a plus tard ouvert la première consultation d’écoute pour SDF à Nanterre. Il raconte ces clochards au visage ravagé par l’alcool et la misère, ces fous de pauvreté, d’exclusion, d’alcool, de misère. Pas de vision charitable mais la réalité crue, cette femme débile mentale qui cherche à tout prix à être enceinte pour toucher les allocations, ce cadavre ambulant resté sans nom que l’on amène, dont les infirmières doivent découper les vêtements par peur de lui briser un membre et qui mourra trois heures après en lui tenant la main et en disant « c’est difficile ». Un patient surtout l’obsède, Raymond, avec qui il avait eu une vraie conversation et dont il apprend la mort à son retour. Il va mener l’enquête sur cet homme, sur ce qui l’a amené à venir mourir de froid en septembre devant le centre d’urgence de Nanterre. François Cottrelle au micro dit ce texte. Il est Patrick Declerck. Il y a en lui des moments de haine pour ces hommes qui « puent la crasse et le mauvais vin, la haine et la rancœur ». Mais il y a aussi la volonté de garder une trace de ces hommes, fracassés par une société qui abandonne les plus fragiles dont on ne sait que faire, d’imaginer ce qu’ils auraient pu être dans d’autres circonstances et de reconnaître leur humanité. La fin est bouleversante et après avoir écouté François Cottrelle on ne pourra jamais plus regarder de la même façon ces hommes et ces femmes qui font la manche dans le métro.

Dans la fin de l’homme rouge Svetlana Alexievitch fait entendre la voix des hommes et des femmes qui ont vécu la grande époque et le déclin de l’URSS. Elle dit « J’ai cherché ceux qui ont totalement adhéré à l’idéal. Après la chute de l’URSS ils ont été incapable de lui dire adieu … de renoncer à une histoire grandiose pour vivre une vie banale. J’ai été choquée et horrifiée par l’être humain et plus d’une fois aussi j’ai eu envie de pleurer de joie devant la beauté de l’être humain ». Le lien avec Les naufragés apparaît clairement. Du livre, Emmanuel Meirieu a retenu sept témoignages dits par sept acteurs et actrices qui se relaient au micro. Anouk Grinberg débute au micro. Sa voix douce, un peu rauque évoque le traumatisme qu’a été la fin de ce monde où l’on ne cessait de célébrer le culte des héros prêts à se sacrifier pour la patrie et la révolution. Comment des gens élevés dans cette idéologie pouvaient-ils accepter aisément le passage à une société où on célébrait la réussite sociale et où être pauvre était devenu une honte ? Six acteurs lui succèdent, sobres et remarquables de sincérité. Le dernier témoignage, le plus poignant est celui de Valentina dont le mari est mort après des souffrances atroces pour avoir été un des liquidateurs de Tchernobyl. Qu’il soit élevé au rang de héros de l’union soviétique lui importe peu, elle l’a aimé et soigné jusqu’au bout. Rescapés du Goulag ou bourreaux, hommes et femmes ordinaires, la plupart avait cru au socialisme et à l’avenir radieux qui les attendait. Ils sont aujourd’hui orphelins de cette utopie et c’est d’autant plus douloureux qu’ils voient que « la loi de la jungle a remplacé la dictature du prolétariat ».

On oublie que l’on est au théâtre, on écoute ces acteurs comme s’ils avaient vécu ces histoires, ces histoires de petits hommes que leur souffrance a élevé au rang de grands hommes et qui racontent aussi la grande histoire dit Svetlana Alexievitch. Et c’est magnifique.

Micheline Rousselet

Du mardi au samedi, à 19h pour Les naufragés, à 21h pour La fin de l’homme rouge

Théâtre des Bouffes du Nord

37 bis bd de la Chapelle, 75010 Paris

Réservations : 01 46 07 34 50

En tournée ensuite :

16 au 19 octobre à La Criée à Marseille

29 novembre à Beauvais, 14 janvier 2020 à Nevers, 24 janvier à Vénissieux, 4 février à Vannes, 6 et 7 février Théâtre l’Aire Libre à Rennes, 25 au 27 février Théâtre de la Cité à Toulouse

Nombreuses autres dates et lieux jusqu’en mai 2020

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