Actualité théâtrale

Jusqu’au 10 mars au Vieux Colombier

« Les oubliés Alger-Paris »

Julie Bertin et Jade Herbulot continuent à labourer leur sillon pour revisiter l’histoire contemporaine, en mettant à jour les zones d’ombre et les traces qu’elle a laissées dans nos mémoires et dans notre inconscient. Après s’être penchées dans une trilogie sur l’idée Europe, elles entament un cycle dédié à la Ve République. Elles ont envie de comprendre le cadre institutionnel dans lequel nous vivons et de mettre en lumière les compromis d’où, en pleine guerre d’Algérie, est née la Constitution, d’aller au-delà des récits nationaux en éclairant la part du refoulé dans cette histoire.

Théâtre : Les oubliés Alger-Paris

Pour écrire cette pièce, elles se sont lancées dans un travail sur documents, ont recueilli des témoignages en France, effectué un voyage préparatoire en Algérie puis ont travaillé avec les acteurs à une écriture de plateau. Pour mettre en scène cette rencontre de l’Histoire et de l’intime qu’elles affectionnent, quoi de mieux qu’un mariage, un moment où, à l’occasion d’un repas, on parle. Le champagne aidant, on dit des choses qu’on avait refoulées dans un coin de sa mémoire et les conversations deviennent houleuses.

Avec le dispositif bifrontal, les spectateurs sont comme immergés dans ce mariage où l’on découvre que presque tous les convives ont un lien avec les « événements d’Algérie », comme on les appelait pudiquement pour éviter de parler de guerre. On est dans une salle de Mairie, avec un bureau copie de celui du Général de Gaulle à l’Élysée. Des projections sur des panneaux mobiles suspendus vont introduire les flash-back qui nous conduiront vers le passé : 1958, moment où le Président Coty, en pleine impasse en Algérie, fait appel au Général de Gaulle qui accepte la présidence à condition que soit élaborée une nouvelle Constitution, 1961, avec la semaine des barricades et enfin le putsch des Généraux en 1962. La salle de la Mairie devient alors le bureau du Général de Gaulle à l’Élysée.

Chacun des acteurs, sauf le marié et la mariée, sera à tour de rôle un des convives et un des acteurs politiques de cette période charnière, le Général de Gaulle, le Premier Ministre Michel Debré, Paul Delouvrier le Gouverneur général d’Alger, le directeur du cabinet présidentiel, le Général Challe, l’un des généraux putschistes et la secrétaire et la femme du Général de Gaulle. Dans la salle de la Mairie, en 2019, on entend la parole des héritiers qui cherchent à connaître et comprendre leurs origines. Dans le bureau élyséen on entend les oppositions sur les positions à adopter, les engueulades, le Général Challe qui s’accroche à l’Algérie française, De Gaulle qui veut aller de l’avant et s’énerve et le directeur de cabinet et Michel Debré qui s’attachent à la recherche de compromis institutionnels. Cela pourrait être aride, mais c’est vivant et drôle grâce en particulier aux excellents acteurs, ceux de la troupe de la Comédie Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, superbe Général de Gaulle, Jérôme Pouly, cousin de la mariée aux nerfs à vif, Serge Bagdassarian, témoin du marié et professeur de droit constitutionnel, Nâzim Boudjenah, le marié, Danièle Lebrun qui passe du rôle de mère de la mariée, qui fut soutien du FNL, à celui d’Yvonne, la femme du Général son tricot à la main, Elliot Jenicot et Pauline Clément la mariée. Tous passent avec fluidité d’un personnage à l’autre, changeant la position de leur corps, passant d’un rôle de pouvoir à la vie courante.

Même si on peut reprocher à la pièce un côté parfois un peu trop didactique - en particulier dans les explications du professeur de droit constitutionnel, témoin du marié - Julie Bertin et Jade Herbulot ont réussi, sur un sujet qui pouvait paraître aride, un spectacle vivant et passionnant. Leur travail tombe à pic au moment où, alors que les dernières élections présidentielles semblaient avoir montré que les Français attendaient toujours un homme providentiel, le Mouvement des Gilets jaunes est en train de remettre en cause la verticalité du pouvoir et d’appeler à une révision de cette fameuse Constitution de 1958.

Micheline Rousselet

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h, le dimanche à 15h

Théâtre du Vieux-Colombier

21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris

Réservations : 01 44 39 87 00/01

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