Actualité théâtrale

Jusqu’au 29 janvier à la Manufacture des Œillets

« Les reines »

La scène se situe le 20 janvier 1483 à Londres, dans les ténèbres d’un palais envahi par la peur, où le Roi Édouard IV est en train d’agoniser tandis que son frère Richard III prépare son règne en assassinant tous ceux qui pourraient se mettre en travers de son chemin, son frère George duc de Clarence et les deux fils d’Édouard.

Théâtre : Les Reines

Partant du Richard III de Shakespeare, le dramaturge québécois Norman Chaurette a voulu donner vie aux personnages féminins de la pièce, quatre « Reines » femmes ou mères de rois. Il a ajouté deux femmes, une dont Shakespeare ne parle pas mais qui a existé, la femme d’un frère de Richard et Édouard, l’autre la sœur des Rois, Anne Dexter, présente mais à laquelle Shakespeare ne donne jamais la parole. C’est une sorte d’exercice, des variations autour d’un thème que nous propose ce texte. Tandis que les hommes dans Richard III complotent, préparent les pires crimes, y compris l’assassinat de deux enfants, que font les femmes ? Avides de conserver leur pouvoir, Reine car épouse ou mère de Roi, elles s’agitent dans ce nœud de vipères. Leur arme c’est la parole et la parole peut engendrer la terreur, peut tuer. Cécile Neuville, mère d’Édouard et Richard, qui à 99 ans n’a jamais régné, garde intacte ses haines. La Reine Elizabeth, femme d’Édouard IV, sait que Richard va assassiner ses deux fils comme il est en train d’assassiner son frère et que sa déchéance est proche. Anne Warwick, vipérine à souhait, épouse de Richard III, va accéder au trône et se prépare à prendre sa revanche sur ceux qui la considéraient comme une parvenue. La Reine Marguerite, fille du Comte d’Anjou, reine d’Angleterre dont le mari a été assassiné par Édouard IV, perpétuelle exilée va et vient entre la France et l’Angleterre.

Il ne faut pas se laisser intimider par cette généalogie. Ce qui compte c’est la parole de ces femmes. Elles sont seules à s’affronter sur la scène, à se lamenter, à se délecter de leur malheur et à se réjouir des malheurs des autres. De Marguerite, Voltaire a dit qu’elle avait été « la reine, l’épouse et la mère la plus malheureuse d’Europe ». Là on la voit jouir de sa souffrance, malheureuse en Angleterre comme en France. De leur parole, Normand Charrette fait un chœur d’opéra où méchanceté et larmes coulent dans un flot lyrique et somptueux.

C’est par un dispositif bifrontal qu’Elizabeth Chailloux, qui signe la mise en scène, nous invite à être au plus près d’elles pour les entendre. Dans un vaste espace nu et gris où seuls des rais de lumière tombent sur elles, où les coursives créent des espaces où elles tentent de s’échapper ou de dire leurs angoisses, on n’entend que leur parole, le bruit du vent et des pas de Richard qui rôde. L’atmosphère est angoissante. Quand le brouillard qui noyait la scène s’est dissipé, c’est la noirceur de ces monstres qui s’expriment. Les six actrices qui les incarnent leur donnent un côté vénéneux que l’on ne peut oublier. On peut citer Bénédicte Choisnet qui interprète une Anne Dexter, aux mains coupées vêtue de blanc tournant en patins à roulettes comme un fantôme et qui parvient parfois à s’échapper de la folie de sa mère qui l’a niée et réduite au silence. Marion Malenfant est une Anne Warwick, enfantine -elle n’avait que seize ans quand elle épousa Richard- mais à la perversité déjà bien assurée. Anne Le Guernec en Reine Elizabeth court désespérément, s’efforçant de protéger ses enfants tout en retardant la mort de son mari pour conserver encore un petit moment de pouvoir. Chacune se dresse quand on évoque son statut au son du God save the queen et c’est terrifiant.

Micheline Rousselet

Lundi, mercredi, vendredi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 18h, dimanche à16h, relâche le mardi

Théâtre des Quartiers d’Ivry

Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine

Réservations (partenariat Réduc’snes tarifs réduits aux syndiqués Snes mais sur réservation impérative) : 01 43 90 11 11

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