Lectures : littérature, poésie, polars, essais, revues

Géopolitique.

Les relations étranges de la France et l’Afrique.

François-Xavier Verschave avait construit le concept de « Françafrique », repris par l’association « Survie », pour qualifier les liens néo-coloniaux entre l’État français – soit au-delà des gouvernements successifs – et les gouvernements des pays d’Afrique francophone. Une manière de qualifier les rapports néo-coloniaux entre l’ancienne puissance coloniale et ses colonies. Des rapports de domination changeants en fonction des mouvements de l’économie mondiale et de la concurrence exacerbée qui s’effectue pour conquérir soit des sources d’approvisionnement – politique du gouvernement chinois – soit des marchés futurs et des stratégies étatiques ou militaires.

L’instrumentalisation du « terrorisme » permet à l’armée française de trouver une nouvelle justification de sa présence renouvelée et du soutien des gouvernements français aux régimes non démocratiques existants. Sous prétexte de « real-politique », les responsabilités des régimes locaux dans l’accroissement des révoltes sont cachées de même que l’incapacité de construire un État légitime capable de penser une politique – économique, sociale, culturelle – pour impulser un développement autonome. L’impératif démocratique est l’élément central pour construire un État capable de transcender les intérêts individuels comme ceux des grandes firmes. « L’échec de l’État », comme l’écrit Bertrand Badie dans « L’État du monde 2015 » (La Découverte »), est une donnée essentielle sinon c’est la guerre. Comme le notait Von Clausewitz, « la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens ».

« Françafrique, la famille recomposée », à travers les articles des contributeur(e)s, coordonnés par Thomas Noirot et Fabrice Tarrit, brossent le tableau de ces relations où la corruption joue un rôle fondamental. L’adage, « Tout changer pour ne rien changer » vient à l’esprit tant le pouvoir politique, l’armée et les entreprises françaises s’adaptent pour conserver ces « liens privilégiés ». Il faut reconnaître que certains États n’hésitent pas à recourir au financement de groupes divers pour que, via la guerre, ils arrivent à s’imposer dans cette partie du monde.

Les prévisions sont favorables au développement du continent africain à condition qu’il se libère de ces dominations anciennes et nouvelles. Ces dernières passent par la dette publique et privée qui bloque les capacités d’industrialisation. Le « tout à l’exportation » est un facteur de faiblesse, de soumission à la loi des marchés internationaux largement dominés par le capitalisme financier et se traduira par des « crises humanitaires » autrement dit par la disette ou la famine des populations. Les migrations dont on parle beaucoup viennent à la fois de ces guerres, de cette instabilité, de cet échec de l’État mais aussi de causes climatiques qui viennent s’ajouter à l’ensemble. L’absence d’orientation vers les cultures vivrières est aussi responsable d’une crise écologique profonde sans parler du fait que l’Afrique est souvent prise pour le « dépotoir » du monde capitaliste développé.

« Les habits neufs de l’Empire », sous-titré « Guerre et désinformation dans l’Est du Congo », sous la direction de Luigi Elongui, apporte de nouveaux éléments d’information. Il rappelle l’histoire des nations de cette partie de l’Afrique, une histoire souvent inconnue ou méconnue, pour lutter contre tous les stéréotypes xénophobes voulant donner un fondement « racial » aux guerres qui se sont succédées. Il publie des documents du mouvement M23 pour se faire une idée des revendications et des enjeux.

Enfin, « Vendredi 13 à Bisesero » avec un sous-titre comme une sorte de résumé de tous les témoignages recueillis par Bruno Boudiguet : « La question de la participation française dans le génocide des Tutsis rwandais, 15 avril – 22 juin 1994 » est un livre qui montre que, bien avant l’ouverture des archives françaises – décidées en avril 2015 – les questions étaient déjà sur la table. Questions clés sur la place du gouvernement français dans ce massacre. Le terme de génocide fait débat, on le sait, mais à la lecture de cette accumulation de faits rapportés, qui restent bien sûr à vérifier, le scandale est tellement grand que ce qualificatif n’apparaît pas déplacé. Il faut attendre que le gouvernement français ouvre totalement ses archives pour savoir. Pour dire que dès avant l’ouverture partielle des archives, on savait…

Pour comprendre ces différents éclairages, le livre de l’association Survie mobilisée dans le combat contre la Françafrique, « Françafrique, la famille recomposée », est essentiel parce qu’il offre des analyses qui permettent de comprendre les mouvements existants entre le politique via la diplomatie, l’armée et les entreprises françaises dans cette partie du monde. Il faut, comme à l’habitude, éviter de raisonner en statique pour appréhender les dynamiques en œuvres. Corruption et scandales ne sont que la face immergée de l’iceberg. Le continent africain connaît actuellement de grandes transformations. Le champ des possibles est immense mais les effets des différentes dominations pourraient bloquer les processus en cours. Notre travail de citoyen(ne)s passe aussi par le contrôle de nos gouvernants sur ce terrain de la domination néo-coloniale. Ces livres permettent de commencer à comprendre la situation.

Nicolas Béniès.

« Françafrique, la famille recomposée », coordination Fabrice Tarrit et Thomas Noirot, Syllepse ; « Les habits neufs de l’Empire », sous la direction de Luigi Elongui et « Vendredi 13 à Bisesero », Bruno Boudiguet, ces deux derniers aux éditions Aviso.

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